Portrait de Jean de Gliniasty assis à son bureau en train d'écrire dans un carnet devant une carte du monde

Jean de Gliniasty : itinéraire et convictions d’un ancien ambassadeur en Russie

Dans un paysage international marqué par le retour des conflits de haute intensité et la polarisation des blocs, la voix des praticiens des relations internationales demeure précieuse. Jean de Gliniasty incarne cette lignée de diplomates formés à l’école du réalisme politique et de la négociation directe. Fort d’une carrière de près de quatre décennies au service de l’État, il offre un regard singulier sur les mutations de l’ordre mondial contemporain.

Après avoir représenté la France dans des postes stratégiques, notamment à Moscou, l’ancien ambassadeur poursuit aujourd’hui ses activités comme directeur de recherche et essayiste. Ses prises de position sur l’Europe de l’Est, la Russie et les orientations de la politique étrangère française alimentent régulièrement le débat public. Son parcours éclaire les coulisses d’une diplomatie confrontée à l’épreuve des crises majeures.

Les années de formation et l’entrée au Quai d’Orsay

Né à Lyon en septembre 1948, Jean de Gliniasty s’oriente très tôt vers les études juridiques, littéraires et administratives. Il obtient d’abord une licence de lettres ainsi qu’une maîtrise en droit, complétées par des compétences en philologie. Il intègre ensuite l’Institut d’études politiques de Paris, dont il sort diplômé en 1971 au sein de la section Service Public.

Son parcours académique culmine avec son admission à l’École nationale d’administration. Il appartient à la promotion Léon Blum, aux côtés de futurs hauts fonctionnaires et décideurs publics entre 1973 et 1975. Dès sa sortie de l’école, il fait le choix d’intégrer le ministère des Affaires étrangères pour y entamer une carrière bilatérale et multilatérale.

Ses premiers pas de diplomate se déroulent au sein de la direction Afrique du Nord et Moyen-Orient en 1975. Rapidement, il diversifie ses missions en rejoignant le Centre d’analyse et de prévision en 1981 en qualité d’adjoint au chef de service. Il poursuit son cheminement à Bruxelles dès 1982, occupant le poste de conseiller à la représentation permanente de la France auprès des Communautés européennes.

De Jérusalem à Brasilia : une expérience diplomatique diversifiée

Au fil des années 1980 et 1990, le diplomate français alterne entre responsabilités en administration centrale et missions sur le terrain international. Nommé sous-directeur d’Afrique du Nord en 1987, il prend plus tard la tête du développement et de la coopération scientifique, technique et éducative. Ces fonctions lui permettent de maîtriser les dossiers de coopération bilatérale et d’influence culturelle.

En octobre 1991, il est nommé consul général de France à Jérusalem, mission qu’il exerce jusqu’au tout début de l’année 1995. Cette période charnière coïncide avec les pourparlers de paix au Proche-Orient consécutifs aux accords d’Oslo. Cette affectation exigeante renforce son expertise des équilibres régionaux complexes et des tensions intercommunautaires.

À son retour à Paris en 1995, Jean de Gliniasty prend la direction des Nations unies et des organisations internationales au Quai d’Orsay. Cette étape consolide sa compréhension du droit international et des arènes multilatérales. Il accède ensuite à ses premières fonctions d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire au tournant du millénaire :

  • Ambassadeur de France au Sénégal de 1999 à 2003 ;
  • Ambassadeur de France au Brésil de 2003 à 2006 ;
  • Directeur de l’Afrique et de l’océan Indien à Paris de 2007 à 2009.

Ces missions successives en Afrique et en Amérique latine lui confèrent une appréciation directe des attentes des pays émergents. Elles nourrissent sa réflexion sur l’évolution des rapports de force globaux.

Ambassadeur à Moscou : au cœur des relations franco-russes

L’apogée de sa carrière diplomatique intervient en janvier 2009 lorsqu’il est désigné ambassadeur de France en Russie. Il remet officiellement ses lettres de créance au président Dmitri Medvedev en mai 2009. Il occupe ce poste d’observation stratégique jusqu’à son départ à la retraite en octobre 2013.

Durant cette mission moscovite de plus de quatre ans, l’ex-représentant de la France travaille activement au renforcement des partenariats économiques et culturels entre Paris et Moscou. Il soutient de manière continue l’implantation et le développement des entreprises tricolores sur le marché russe. Toutefois, sa volonté de maintenir des canaux fluides malgré le durcissement politique interne de 2012 suscite parfois des réserves au sein de sa propre administration.

Ces années passées sur le territoire russe permettent à Jean de Gliniasty d’acquérir une connaissance intime des rouages du Kremlin et des sensibilités de la société post-soviétique. Il analyse en profondeur l’héritage historique et la mémoire nationale qui guident les choix des dirigeants russes.

Mémoire historique et perceptions croisées de la Russie

Devenu directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques après 2013, le diplomate s’attache à décrypter les ressorts de la puissance russe. Il regrette régulièrement l’effacement progressif de la mémoire historique en Europe occidentale. Il rappelle notamment le poids déterminant de l’Union soviétique dans la défaite du nazisme.

S’appuyant sur des enquêtes d’opinion comparatives, il observe l’inversion spectaculaire de la perception publique en France depuis 1945. À la Libération, 57 % des Français considéraient l’URSS comme le principal artisan de la victoire, contre seulement 23 % en 2015, au profit des États-Unis. Il souligne à cet égard l’ampleur des sacrifices consentis sur le front de l’Est, marqué par 27 millions de morts soviétiques et l’engagement de 165 divisions allemandes.

Partant de ce constat, il avait qualifié d’incompréhensible l’absence de Vladimir Poutine lors du 75e anniversaire du Débarquement en Normandie en juin 2019. De même, lors de la pandémie de Covid-19 en mars 2021, il a décrit l’élaboration du vaccin Spoutnik V comme un indéniable succès scientifique et géopolitique pour Moscou.

La guerre en Ukraine et les fractures euro-atlantiques

Les crises successives en Europe orientale ont placé les analyses de Jean de Gliniasty sous le feu des projecteurs. Dès les événements de 2014 en Ukraine et l’annexion de la péninsule de Crimée, il critique vivement la gestion diplomatique adoptée par les capitales européennes. Il estime alors que les chancelleries occidentales se sont progressivement placées sous l’influence exclusive de Washington.

Face aux événements de 2014, il avance des déclarations très commentées, soulignant l’ancrage historique russe de la Crimée et suggérant un statut négocié pour Sébastopol et la langue russe afin d’éviter l’engrenage militaire. Ses prises de position lui valent d’être perçu par certains observateurs comme un tenant d’une ligne trop conciliante envers Moscou.

Concernant l’invasion de grande ampleur déclenchée en février 2022, Jean de Gliniasty affine son diagnostic stratégique. Il soutient que le pouvoir russe cherche avant tout à neutraliser l’Ukraine, ayant dû renoncer à une soumission totale face à la résistance ukrainienne et aux limites intrinsèques de son appareil militaire. Selon lui, le conflit s’est mué en une guerre d’usure méthodique visant à épuiser les capacités matérielles et le soutien des partenaires occidentaux de Kiev.

Le diagnostic critique sur la politique étrangère française

Au-delà de la seule question russe, l’ancien ambassadeur porte un regard inquiet sur la trajectoire stratégique de la France. Dans son essai France, une diplomatie déboussolée publié en 2024, il dresse un bilan sévère des choix opérés par Paris au cours des dernières décennies.

Il soutient que la diplomatie française a abandonné sa vocation d’équilibre mondial au profit d’un alignement sur le consensus atlantique et européen. Selon son analyse, l’incapacité des initiatives diplomatiques européennes à empêcher la guerre en Ukraine constitue un revers majeur pour l’influence internationale du pays. Paris aurait ainsi affaibli son ambition d’incarner une « Europe puissance » autonome.

Pour remédier à cette situation, Jean de Gliniasty plaide en faveur d’un réexamen des priorités diplomatiques : un retour ferme à la souveraineté nationale, le respect des équilibres régionaux et une écoute attentive des pays du Sud global. Il insiste sur la nécessité de renouer le dialogue avec le monde arabe et le continent africain.

Ouvrages et contributions académiques de Jean de Gliniasty

Parallèlement à ses interventions médiatiques, Jean de Gliniasty développe une importante activité d’auteur et d’enseignant à Sciences Po. Ses publications visent à éclairer la géopolitique contemporaine auprès d’un large public :

  • La diplomatie au péril des « valeurs » : une réflexion sur les tensions entre idéaux moraux et réalisme diplomatique ;
  • La Russie, un nouvel échiquier (Eyrolles, 2022) : un ouvrage de référence couronné par le Prix Vauban ;
  • Géopolitique de la Russie (Eyrolles) : un recueil pédagogique de 40 fiches illustrées pour décrypter l’espace post-soviétique ;
  • France, une diplomatie déboussolée (L’Inventaire, 2024) : son plaidoyer pour une refondation de l’action extérieure française.

Il publie également de nombreux articles de fond dans des revues spécialisées comme la Revue internationale et stratégique, Politique étrangère ou la Revue Défense Nationale. Il y analyse régulièrement l’évolution des garanties de sécurité accordées à l’Ukraine et les doctrines successives de l’Élysée.

Un réalisme assumé au cœur des controverses contemporaines

Le positionnement de l’ancien diplomate suscite des appréciations contrastées au sein de la communauté des relations internationales. Ses détracteurs dénoncent une complaisance excessive envers le récit stratégique du Kremlin et une critique trop systématique des sanctions occidentales. En revanche, ses partisans, à l’image du directeur de l’IRIS Pascal Boniface, saluent un effort d’analyse froid et sans complaisance des dynamiques russes.

Jean de Gliniasty revendique une démarche descriptive fondée sur la longue durée historique plutôt que sur le jugement moral. Officier de la Légion d’honneur, il continue de défendre l’impératif de maintenir des canaux diplomatiques pragmatiques, même au cœur des plus vives tensions internationales.

Dans un monde fracturé par la résurgence des conflits de souveraineté et la remise en cause des cadres multilatéraux traditionnels, la réflexion de Jean de Gliniasty rappelle l’importance de préserver une diplomatie réaliste, attentive aux réalités historiques et aux rapports de force sur le terrain.


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