Peu d’athlètes français peuvent se targuer d’avoir vécu autant de vies en une seule existence que Thierry Rey. Premier judoka masculin tricolore à réaliser le grand chelem individuel — en cumulant les titres mondial, olympique et européen —, l’homme a su transformer sa notoriété sportive en un tremplin vers le cinéma, le journalisme audiovisuel et les plus hautes sphères politiques de l’État.
Derrière son éternel sourire et son franc-parler légendaire se cache un compétiteur précoce qui a marqué l’histoire du sport tricolore. Retour sur le parcours éclectique d’un champion devenu conseiller présidentiel et acteur majeur des institutions sportives.
Une ascension fulgurante sur les tatamis
Né le 1er juin 1959 à Furnes en Belgique, le jeune garçon grandit d’abord dans le Nord puis en région parisienne. Rien ne le prédestinait d’emblée à une carrière martiale au sommet. Affichant un gabarit chétif d’à peine trente kilos à l’âge de onze ans, il découvre la discipline au club de Lagny-sur-Marne sous l’œil bienveillant de Bernard Tchoullouyan, qui prend en main sa formation technique.
Doté d’une vivacité redoutable et d’un mouvement d’épaule tranchant (uchi-mata), le jeune prodige s’impose vite parmi les meilleurs espoirs nationaux. En 1978, il remporte son premier Tournoi de Paris dans la catégorie des super-légers (-60 kg). L’année suivante, devant le public survolté du Stade Pierre-de-Coubertin, il décroche la couronne planétaire à seulement 20 ans.
Cette dynamique victorieuse le propulse directement vers les Jeux olympiques de Moscou en 1980. Dans un climat international tendu en pleine guerre froide, Thierry Rey s’astreint à un régime draconien pour perdre huit kilos avant la compétition. Sur le tatami soviétique, le judoka français élimine le représentant local Aramby Emizh avant de battre le Cubain José Rodríguez en finale grâce à un petit avantage technique (koka), montant ainsi sur la plus haute marche du podium olympique.
Du triplé historique au retrait précoce
Après ce sacre à Moscou, l’athlète décide de monter dans la catégorie supérieure des mi-légers (-65 kg) pour préserver son corps des régimes extrêmes. L’adaptation s’avère payante : il collectionne les médailles d’argent continentales avant de toucher au but en 1983. En s’imposant lors des Championnats d’Europe à Paris, l’ancien champion du monde devient le premier Français masculin à réunir l’or mondial, olympique et européen en individuel.
Pourtant, l’aventure au plus haut niveau prend fin brutalement l’année suivante. Âgé de seulement 25 ans, le médaillé d’or choisit de mettre un terme à sa carrière internationale en 1984. Ce choix radical découle d’une usure physique précoce, mais aussi d’un statut financier précaire à une époque où le sport amateur offre peu de garanties matérielles pour préparer l’avenir familial.
Une voix médiatique et des rôles à l’écran
Fidèle à sa curiosité naturelle, Thierry Rey refuse de s’enfermer dans un rôle unique. Dès le milieu des années 1980, il s’aventure sur les scènes de théâtre aux côtés de comédiens renommés et fait plusieurs apparitions remarquées au cinéma, prêtant ses traits à des personnages de caractère dans une dizaine de productions télévisuelles et cinématographiques.
C’est néanmoins à travers les médias que le champion olympique retrouve durablement le cœur du grand public. Recruté par Canal+ au début des années 1990, il devient la voix emblématique du judo lors des grandes compétitions internationales, tout en commentant régulièrement le rugby, la boxe et le football. Sa gouaille naturelle, alliée à une précision technique irréprochable, s’exprime également sur les ondes radiophoniques d’Europe 1 pendant plusieurs saisons.
Du club omnisports aux salons de l’Élysée
Parallèlement à ses interventions médiatiques, l’ancien athlète s’investit dans la gestion sportive. Il préside la section judo du PSG durant près d’une décennie avant de rejoindre le groupe Lagardère pour diriger le pôle sport de haut niveau. Par son expérience, il participe activement aux différentes candidatures olympiques françaises, notamment pour 2012 et 2024.
Sur le plan politique et institutionnel, Thierry Rey franchit une étape majeure en mai 2012. Proche des idées de gauche, il est nommé conseiller sport et jeunesse au sein du cabinet de François Hollande à l’Élysée. Il y officiera pendant deux ans avant de rejoindre le corps de l’Inspection générale de la jeunesse et des sports.
Cette présence dans le débat public s’accompagne d’une vie personnelle exposée. Dans les années 1990, sa relation avec Claude Chirac donne naissance à un fils, Martin Rey-Chirac, liant durablement l’ancien sportif au clan de l’ancien président Jacques Chirac.
Élevé au grade de 8e Dan et honoré par plusieurs décorations républicaines de premier ordre, Thierry Rey illustre avec brio l’art de la reconversion sportive. En conjuguant rigueur martiale, aisance oratoire et sens du collectif, l’ancien champion aura prouvé que la trajectoire d’un athlète d’élite peut rayonner bien au-delà des limites du tatami.






