Peu de comédiens ont connu une destinée aussi étroitement fusionnée avec un rôle historique. Révélé au grand public dans les années 1920, Albert Dieudonné demeure pour l’histoire du cinéma l’incarnation souveraine de Bonaparte dans la fresque monumentale d’Abel Gance. Cet artiste complet ne s’est pourtant pas limité à cette seule silhouette impériale.
Homme de lettres, dramaturge et cinéaste, il a traversé l’âge d’or du muet avant d’aborder le parlant avec un sens aigu de la dramaturgie. Cependant, la force de son interprétation a fini par modeler toute son existence, transformant une éclatante réussite artistique en une véritable aventure existentielle.
Les planches et l’apprentissage du spectacle
Une vocation précoce au sein d’une lignée d’artistes
Né sous le nom d’Albert Alfred Sorré le 26 novembre 1889 dans le 16e arrondissement de Paris, le jeune garçon grandit dans un environnement marqué par les métiers d’art. Son père travaille comme doreur sur bois, tandis que sa famille maternelle compte plusieurs figures du spectacle. Il est en effet le petit-fils de l’acteur Alfred Dieudonné et le neveu de la comédienne Hélène Dieudonné.
Très tôt, le théâtre exerce sur lui une fascination irrésistible. Émerveillé par un spectacle au Théâtre du Châtelet durant son enfance, il monte des pièces de marionnettes et rédige sa première tragédie dès l’âge de neuf ans. Guidé par son oncle Alphonse Dieudonné, il monte sur scène à dix-neuf ans au Théâtre des Arts. Il enchaîne alors les représentations de répertoire et participe à des tournées internationales à Londres, Dublin ou Bruxelles.
Des premiers films muets aux collaborations d’avant-garde
L’artiste adopte rapidement le patronyme de sa mère comme pseudonyme de scène, un choix officialisé par décret bien des décennies plus tard. En 1908, il participe à l’un des premiers chefs-d’œuvre du cinéma narratif en jouant dans L’Assassinat du duc de Guise, produit sous l’égide du Film d’Art.
Durant les années 1910, Albert Dieudonné multiplie les apparitions sur grand écran tout en écrivant pour le théâtre. Dès 1915, sa trajectoire croise celle d’Abel Gance, qui le dirige dans plusieurs courts et moyens métrages novateurs comme La Folie du docteur Tube. Parallèlement, il passe derrière la caméra pour les Établissements Aubert, signant des drames comme La Gloire Rouge ou Sous la Griffe.
L’épopée d’Abel Gance et le vertige de l’incarnation
Une ressemblance frappante au service d’un monument
Lorsque les préparatifs du film Napoléon débutent au milieu des années 1920, la production hésite sur le choix du rôle principal. Certains jugent l’acteur un peu trop âgé pour interpréter la jeunesse de Bonaparte. Pourtant, lors des essais, son autorité naturelle, son regard perçant et sa gestuelle nerveuse convainquent immédiatement le réalisateur.
Abel Gance voit en lui l’acteur idéal capable de transcender le silence de l’écran muet. Lors de la sortie triomphale en 1927, le public découvre une performance d’une intensité rare. Le cinéaste lui-même affirme à l’époque que son comédien incarne l’Empereur avec une vérité et une éloquence visuelle que la parole ne saurait égaler.
Quand le personnage historique dévore l’homme
Le succès retentissant de cette fresque bouleverse définitivement le parcours de l’artiste. Progressivement, Albert Dieudonné développe une identification totale avec la figure napoléonienne. Les historiens du cinéma soulignent combien cette symbiose a dépassé les simples exigences du jeu d’acteur pour imprégner sa vie quotidienne et ses réflexions personnelles.
Durant les décennies suivantes, il parcourt la France pour donner de nombreuses conférences en costume d’époque. Il retrouve également ce rôle fétiche à plusieurs reprises à l’écran, notamment en 1941 dans le film Madame Sans-Gêne face à Arletty. En 1957, il pousse cette passion jusqu’à écrire et jouer sa propre pièce intitulée Moi, Napoléon !… sur les planches parisiennes.
Un créateur complet : réalisation, littérature et scénario
La rencontre cinématographique avec Jean Renoir
En dehors de son grand rôle historique, le cinéaste français s’illustre par des projets audacieux. En 1924, il entreprend le tournage d’un drame social d’abord baptisé Une vie sans joie. Cette production marque les débuts dans la mise en scène de Jean Renoir, alors associé au projet.
Après divers désaccords sur le montage initial, le film fait l’objet d’une nouvelle version retravaillée. Il sort finalement en salles en 1927 sous le titre Catherine dans une version remontée par le réalisateur. Cette œuvre témoigne de la volonté de l’acteur d’explorer un cinéma réaliste, nourri de ses lectures de Zola ou d’Henry Becque.
Les incursions dans le roman et l’écriture dramatique
Animé par une curiosité intellectuelle constante, Albert Dieudonné prend régulièrement la plume pour concevoir des récits littéraires et des intrigues dramatiques. Ses écrits révèlent un goût prononcé pour l’anticipation politique et la comédie de mœurs :
- Le Tzar-Napoléon (1928) : un roman d’anticipation politique où résonne son obsession impériale ;
- La Douceur d’aimer (1929) : un roman sentimental porté à l’écran dès l’année suivante sous forme de comédie musicale parlante ;
- La Garçonne (1936) : l’écriture du scénario adapté du roman pour le réalisateur Jean de Limur ;
- Diverses adaptations dramatiques et radiophoniques menées tout au long des années 1940 et 1950.
Le crépuscule d’une figure singulière du cinéma
Au fil des années d’après-guerre, le comédien se retire progressivement des plateaux de tournage pour s’installer sur les bords de l’Indre, à Courçay. Il continue néanmoins d’apparaître dans des émissions rétrospectives et des entretiens documentaires consacrés aux pionniers du muet. Le public redécouvre alors un témoin lucide et passionné des premières heures du septième art.
L’artiste s’éteint le 19 mars 1976 à Boulogne-Billancourt à l’âge de 86 ans. Conformément à ses dernières volontés, il repose dans le cimetière de Courçay, revêtu de l’uniforme impérial qui avait fait sa gloire. Cette ultime mise en scène scelle pour toujours le pacte entre l’homme et la légende qu’il avait magistralement servie à l’écran.
L’itinéraire d’Albert Dieudonné rappelle à quel point l’engagement d’un interprète peut parfois abolir la frontière entre l’art et l’existence. Alors que les restaurations modernes redonnent vie au chef-d’œuvre d’Abel Gance, son regard impérieux continue de captiver les cinéphiles du monde entier.






