Lorsqu’un refrain traverse les générations avec une telle intensité, le grand public oublie parfois le destin tragique de son interprète. En 1987, Sirima bouleverse des millions d’auditeurs francophones en donnant la réplique à Jean-Jacques Goldman sur le titre emblématique Là-bas. Pourtant, derrière cette voix cristalline et cette ascension fulgurante, se cache une musicienne libre et authentique, arrachée brutalement à la vie au moment où son talent commençait tout juste à s’épanouir en solitaire.
Son parcours hors du commun, marqué par un multiculturalisme précoce et une farouche indépendance, reste indissociable de l’histoire de la chanson française des années 1980.
De Ceylan aux couloirs parisiens : les racines d’une musicienne précoce
Née le 14 février 1964 à Isleworth, dans la banlieue londonienne, Sirima Nicole Wiratunga est le fruit d’une union multiculturelle entre un père sri-lankais et une mère bretonne. Son prénom, qui fait référence à une disciple de Gautama Bouddha, signifie « Douce Mère » en cinghalais. Dès l’âge d’un an, la fillette s’installe avec sa famille à Gampaha, sur l’île de Ceylan, où son environnement sonore devient une mosaïque d’influences déterminante pour son avenir.
L’éveil musical entre deux continents
Au Sri Lanka, elle grandit au milieu des percussions bouddhistes, des hymnes catholiques et des mélodies populaires. Très vite, la jeune fille montre une vive sensibilité artistique et s’initie à de multiples instruments, notamment la flûte, le violon, la guitare et le piano. Les expertises révélées bien plus tard lors de son procès feront également état de lourds traumatismes d’enfance, marqués par des abus intrafamiliaux qui forgeront chez elle une profonde vulnérabilité affective.
Après la séparation de ses parents, elle retourne vivre en Angleterre avec sa mère et sa fratrie. Elle y découvre la pop anglophone et les comédies musicales, formant même un ensemble folk au sein de sa paroisse. En 1982, à l’âge de 18 ans, la jeune artiste choisit de s’installer à Paris, où elle travaille d’abord comme jeune fille au pair pour subvenir à ses besoins.
Les années de liberté dans le métro parisien
Guidée par une soif d’indépendance, la chanteuse s’installe quotidiennement dans les couloirs du métro parisien, principalement à la station Châtelet – Les Halles. Munie d’une guitare électrique reliée à un amplificateur posé dans un chariot de supermarché, vêtue d’une veste de treillis, elle interprète des reprises de Simon & Garfunkel ou de Joan Baez. Les usagers s’arrêtent, conquis par sa pureté vocale.
Bien qu’elle assure une première partie remarquée pour le chanteur italien Paolo Conte, elle refuse plusieurs propositions contractuelles pour ne pas aliéner son autonomie créative. Cette fidélité absolue à son art de rue va pourtant provoquer le grand tournant de sa carrière.
Le triomphe de « Là-bas » et la rencontre avec Jean-Jacques Goldman
À la fin de l’année 1986, le compositeur et producteur Philippe Delettrez remarque Sirima alors qu’elle chante sous terre. Au même moment, Jean-Jacques Goldman recherche une voix féminine pour porter le morceau central de son double album à venir, Entre gris clair et gris foncé. Informé de cette découverte singulière, Goldman se rend dans le métro pour écouter la jeune femme.
Séduit par son timbre sans artifice, l’auteur-compositeur lui propose d’enregistrer le duo Là-bas. Le morceau sort en 1987 et rencontre un succès commercial phénoménal, se hissant à la 2ᵉ place du Top 50 et touchant un public immense. Malgré cette notoriété soudaine, la chanteuse franco-britannique garde la tête froide : elle refuse de surfeiter son image médiatique et continue même de chanter ponctuellement dans le métro pour garder les pieds sur terre.
… A part of me : l’envolée artistique en solitaire
Forte de cette reconnaissance, la jeune femme entre en studio sous la houlette de Philippe Delettrez afin de réaliser son propre projet discographique. Elle s’investit corps et âme dans cette production, concevant elle-même la maquette visuelle de la pochette et scénarisant ses futurs clips. L’album … A part of me sort dans les bacs le 17 novembre 1989, dévoilant un univers intimiste empreint de folk et de pop.
Ce disque rassemble dix compositions écrites en anglais, parmi lesquelles figurent :
- Sometimes love isn’t enough
- No reason no rhyme
- His way of loving me
- Kym
- A part of me
- I need to know (en duo avec Jean-Jacques Goldman)
- Ticket to the Moon
- I believed
- Daddy
- Was it a dream?
Ce premier opus témoigne de la maturité d’une autrice-compositrice prête à s’imposer sur la scène internationale, confirmant que le talent de Sirima dépassait largement le cadre de son duo providentiel.
Une tragédie intime : la fin brutale d’une étoile montante
Cependant, en coulisses, la vie personnelle de la musicienne se détériore tragiquement. Elle partage l’existence de Kahatra Sasorith, un musicien plus âgé rencontré dans un établissement parisien, avec qui elle a eu un fils prénommé Kym. Face à l’ascension éclatante de sa compagne et à la parution de son album, l’homme sombre dans une jalousie obsessionnelle et violente.
Consciente de la toxicité du lien, l’interprète de Debout les yeux ouverts prépare sa séparation afin de protéger son avenir et celui de son enfant. Mais le 7 décembre 1989, moins de trois semaines après la publication de son disque, Kahatra Sasorith la poignarde mortellement dans leur appartement parisien du 10ᵉ arrondissement. L’artiste n’avait que 25 ans. Son meurtrier sera plus tard jugé et condamné à neuf années de réclusion criminelle, laissant le monde musical sous le choc d’un féminicide dévastateur.
Plus de trois décennies après sa disparition, Sirima laisse le souvenir indélébile d’une artiste solaire et intègre, dont les mélodies intemporelles continuent d’émouvoir de nouvelles générations d’auditeurs.





