Portrait de l'écrivain Pierre Gripari assis à son bureau entouré de ses personnages de contes

Pierre Gripari : l’histoire méconnue du créateur des Contes de la rue Broca

Pierre Gripari demeure l’une des figures les plus singulières et contrastées du paysage littéraire français de la seconde moitié du XXe siècle. Connu de millions d’écoliers pour ses récits facétieux peuplés de sorcières et de fées urbaines, cet écrivain prolifique a pourtant bâti une œuvre immense qui déborde largement le cadre enfantin.

Derrière l’inventeur d’un folklore moderne se cache un styliste exigeant, tour à tour dramaturge, poète, romancier et polémiste. Rejeter toute convention constituait pour lui une seconde nature. Cette liberté absolue, nourrie d’une ironie mordante, a fait de Pierre Gripari un créateur inclassable dont la vie et les écrits continuent de susciter fascination et débat.

Une jeunesse fauchée par la guerre et l’épreuve des petits métiers

Né le 7 janvier 1925 à Paris, Pierre Gripari grandit au carrefour d’influences singulières. Son père, ingénieur originaire de l’île grecque de Myconos, lui transmet un héritage méditerranéen tandis que sa mère, coiffeuse parisienne et médium, se voit plus tard qualifiée par l’auteur de sorcière viking. Élevé dans un milieu résolument athée, le jeune garçon développe très tôt une sensibilité artistique précoce, hésitant un temps entre l’écriture et la composition musicale.

Brillant élève, il poursuit ses études secondaires et prépare les concours littéraires au prestigieux lycée Louis-le-Grand. Cependant, le destin bascule tragiquement au cours du second conflit mondial. Sa mère, affaiblie par l’alcoolisme, disparaît en 1941. Trois ans plus tard, en 1944, son père périt sous le mitraillage d’un avion américain. Devenu orphelin à l’âge de dix-neuf ans, l’étudiant doit renoncer à passer le concours d’entrée à l’École normale supérieure pour subvenir seul à ses besoins.

Pour survivre, le jeune homme enchaîne alors les besognes les plus variées avec un pragmatisme désarmant. Il travaille comme commis agricole, dactylo, clerc expéditionnaire chez un notaire ou pianiste lors de bals populaires. De 1946 à 1949, il s’engage comme volontaire dans les troupes aéroportées, une expérience militaire formatrice qui précède son entrée définitive dans la vie active civile.

Les débuts littéraires et la traversée du désert

En 1950, Pierre Gripari intègre la compagnie pétrolière Mobil Oil comme employé de bureau. Responsable de la bibliothèque d’entreprise et délégué syndical CGT, il consacre ses loisirs au théâtre amateur. Il met également ce temps à profit pour apprendre le russe en autodidacte afin de lire Nicolas Gogol dans le texte. En 1957, animé par le désir impérieux d’écrire, il démissionne sans filet.

S’ensuit une période d’extrême précarité matérielle. Pour assurer le quotidien, il devient garçon de bibliothèque au CNRS avant de tenter une nouvelle fois de vivre uniquement de ses écrits. La consécration scénique arrive en 1962 avec sa pièce Lieutenant Tenant créée au théâtre de la Gaîté-Montparnasse, montée avec le précieux soutien de l’écrivain Michel Déon.

L’année suivante, il publie son récit autobiographique Pierrot la lune, qui retrace ses dix-huit premières années et reçoit un bel accueil critique. Toutefois, cette embellie reste éphémère. Les publications suivantes ne rencontrent pas le public espéré. En 1967, son éditeur initial le congédie brutalement. Pierre Gripari subit alors le refus successif de dix-sept maisons d’édition parisiennes, entamant une éprouvante traversée du désert de près d’une décennie.

La délivrance éditoriale et la magie de la rue Broca

Le salut littéraire intervient en 1974 grâce à sa rencontre avec Vladimir Dimitrijević, le fondateur des éditions suisses L’Âge d’Homme. Cet éditeur passionné offre à Pierre Gripari un contrat exceptionnel garantissant la parution intégrale de l’ensemble de ses futurs manuscrits. L’auteur saluera toujours cet homme providentiel, le définissant comme un véritable amoureux des textes.

Parallèlement, une révolution discrète s’opère dans son œuvre. Habitant le quartier Mouffetard, l’écrivain prend l’habitude de raconter des histoires inventées aux enfants de l’épicerie-buvette du numéro 69 de la rue Broca. Ces récits fantastiques forment la trame des célèbres Contes de la rue Broca. D’abord passés inaperçus lors de leur parution en 1967, ils connaissent une éclatante renaissance grâce à leur réédition à la fin des années 1970.

Ce recueil emblématique, magnifié par les dessins de Fernando Puig Rosado et de Claude Lapointe, conquiert les foyers et les écoles du monde entier. Parmi les contes les plus célèbres, les jeunes lecteurs plébiscitent notamment :

  • La sorcière de la rue Mouffetard ;
  • La sorcière du placard aux balais ;
  • Le géant aux chaussettes rouges ;
  • La fée du robinet ;
  • L’histoire de la patate amoureuse d’une guitare.

Fort de ce triomphe, le célèbre conteur pour enfants enrichit sa production destinée à la jeunesse avec des œuvres marquantes comme Histoire du prince Pipo, Les Contes de la Folie-Méricourt ou encore la pièce Inspecteur Toutou. Ses contes intègrent durablement les programmes scolaires sous le ministère de Jack Lang, séduisant des générations d’enseignants.

L’univers adulte : fantastique caustique et poésie déroutante

Si le jeune public l’adule, Pierre Gripari construit en parallèle une œuvre pour adultes considérable, forte de quatorze romans, trente-quatre pièces de théâtre et plus de cent quarante nouvelles. Son esthétique repose sur l’irruption du merveilleux, du mythe et de l’absurde au beau milieu du quotidien urbain le plus banal.

Dans son essai théorique L’Arrière-monde, il formule sa conception d’un imaginaire affranchi de toute visée documentaire. Selon lui, une histoire manifestement impossible porte en réalité bien plus de vérité profonde qu’un récit simplement plausible. Cette démarche s’illustre dans des fables caustiques où la mythologie grecque et les traditions populaires subissent d’audacieux détournements parodiques.

L’écrivain s’essaie à tous les registres avec une virtuosité insolite. Il publie des récits satiriques comme L’Incroyable Équipée de Phosphore Noloc, explore le roman épistolaire avec Frère Gaucher ou le voyage en Chine, signe des recueils poétiques à l’image du Solilesse, et compose même le roman Histoire de Prose sous le pseudonyme féminin de Rose Londres. La reconnaissance institutionnelle couronne cette production singulière, avec l’obtention du prix Voltaire en 1976 puis d’un prix de l’Académie française en 1988 pour ses Contes cuistres.

Un provocateur au cœur des tempêtes politiques

La trajectoire idéologique de l’auteur des Contes de la Folie Meréricorde se révèle tout aussi déroutante que son univers littéraire. Proche du Parti communiste au début des années 1950, il rompt définitivement avec cette mouvance en 1956 après l’écrasement soviétique de la révolte hongroise. Il opère alors un glissement radical vers la droite nationale et les cercles identitaires.

Il adhère à la mouvance Europe-Action, participe au Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE) et intègre le comité de patronage de la revue Nouvelle École. Dans les années 1980, il apporte également son parrainage au journal nationaliste Militant. Ses prises de position publiques, teintées d’une critique acerbe des religions monothéistes et de déclarations jugées antisémites ou misogynes, déclenchent de violentes polémiques.

Se définissant volontiers comme un « anarchiste total » ou un provocateur par haine du conformisme moral, Pierre Gripari assume sa mise au ban d’une partie des salons parisiens. Lors d’un mémorable entretien accordé à Jacques Chancel dans l’émission Radioscopie, il affirme sans détour que son rejet médiatique provient de son refus d’adopter la posture intellectuelle dominante tout en vivant modestement.

Cette marginalité assumée ne l’empêche pas de faire entendre sa voix originale dans les médias. Critique dramatique pour la revue Écrits de Paris et conférencier régulier au micro de Radio Courtoisie, il devient paradoxalement l’un des invités les plus réguliers et appréciés de l’émission Des Papous dans la tête sur France Culture, animée par Bertrand Jérôme.

La solitude d’un pessimiste joyeux et sa postérité

Dans son intimité, le créateur de la rue Poussette mène une existence monacale au cœur de ses appartements parisiens de la rue Broca puis de la rue de la Folie-Méricourt. Homosexuel assumé, ayant notamment partagé une liaison avec le chanteur Charles Trenet, il aborde régulièrement ce thème dans ses textes sous un angle teinté de dérision et de lucidité tragique.

Membre de la société Mensa, doté d’une mémoire et d’une vivacité intellectuelle impressionnantes, il aimait se décrire comme un « Martien » observant les agitations terrestres avec une curiosité détachée. Ce « pessimiste joyeux » répétait volontiers que le rire constituait le plus fidèle compagnon de l’angoisse humaine.

Pierre Gripari s’éteint le 23 décembre 1990 à l’âge de soixante-cinq ans, des suites d’une intervention chirurgicale subie à l’hôpital parisien Saint-Joseph. Après une cérémonie au crématorium du cimetière du Père-Lachaise, ses cendres sont dispersées au jardin du souvenir, refermant le parcours d’un artisan des mots résolument insoumis.

Plus de trois décennies après sa disparition, l’écrivain de Monsieur Puce laisse un héritage à deux visages. D’un côté subsiste le souvenir d’un conteur de génie dont l’imaginaire féerique berce encore l’enfance de millions de lecteurs ; de l’autre demeure l’œuvre d’un satiriste corrosif et mystérieux, invitant à redécouvrir la puissance d’une littérature pure, affranchie de toute complaisance.


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