Portrait du ferronnier Jean Lamour travaillant devant les célèbres grilles dorées de la place Stanislas à Nancy

Jean Lamour : l’incroyable destin du maître ferronnier de la place Stanislas

Quand le soleil frappe les grilles de la place Stanislas à Nancy, les feuilles d’acanthe dorées scintillent d’un éclat spectaculaire. Derrière cette dentelle de métal se cache Jean Lamour, l’artisan visionnaire qui a su transformer le fer brut en chef-d’œuvre rocaille. Figure emblématique du siècle des Lumières, cet homme a offert à la Lorraine un ensemble monumental admiré dans le monde entier.

Son travail dépasse la simple technique d’assemblage. Guidé par un sens exceptionnel de l’ornement, le ferronnier nancéien a réinventé le travail de la forge pour l’adapter aux ambitions royales de son temps. Des balcons privés aux clôtures princières, son héritage raconte l’alliance unique entre audace technique et grâce architecturale.

Des ateliers familiaux à la maîtrise nancéienne

Une dynastie d’artisans du fer

La trajectoire de Jean Lamour s’enracine dans une longue tradition artisanale. Né à Nancy à la fin du mois de mars 1698, il grandit au milieu du bruit des enclumes et de l’odeur du charbon. Sa famille, originaire des Ardennes, compte plusieurs générations de serruriers et de taillandiers. Son père, prénommé également Jean, exerce déjà la fonction de serrurier de la ville.

Très jeune, l’enfant s’initie aux gestes fondamentaux de la forge dans l’atelier paternel. Les contemporains décrivent plus tard un homme de belle allure, soigné dans sa mise, discret et profondément pieux. Cette rigueur morale nourrit une discipline de travail impressionnante qui ne le quittera jamais.

L’apprentissage entre Metz et Paris

Pour parfaire ses compétences, le jeune homme prend le chemin de Metz afin d’y accomplir son apprentissage. Désireux de dépasser la simple serrurerie utilitaire, il effectue également deux séjours formateurs à Paris. Dans la capitale française, il découvre les nouvelles tendances artistiques et perfectionne son coup de crayon auprès des meilleurs dessinateurs.

Après l’obtention de son titre de maître serrurier à l’automne 1719, il fonde son propre atelier dans la Ville-Neuve de Nancy. La même année, il épouse Dieudonnée-Madeleine Michel, avec qui il aura trois enfants. Jean Lamour s’impose alors progressivement comme un artisan incontournable de la cité lorraine.

Au service de la cité et de la cour ducale

Les premières charges officielles

Le talent du jeune maître attire rapidement l’attention des autorités locales. Dès 1723, la municipalité lui confie l’entretien des lanternes et réverbères urbains, une mesure voulue par le duc Léopold pour sécuriser les rues. En 1726, il succède officiellement à son père comme serrurier de la Ville de Nancy.

Durant cette période, l’artiste du fer forgé réalise divers ouvrages pour des édifices religieux et des résidences nobles. Il forge par exemple une grande grille pour l’église Saint-Epvre et conçoit des garde-corps raffinés pour le château d’Haroué, sous la direction du grand architecte Germain Boffrand.

L’alliance décisive avec Stanislas Leszczynski

Le destin de Jean Lamour bascule lorsque l’ancien roi de Pologne, Stanislas Leszczynski, devient duc de Lorraine et de Bar. En 1738, le nouveau souverain le nomme « serrurier ordinaire du roi ». Cette promotion place le maître artisan au cœur d’un projet d’embellissement sans précédent pour la capitale ducale.

Stanislas réunit autour de lui une équipe d’artistes brillants, au premier rang desquels figure Emmanuel Héré. Cet architecte de génie, ami d’enfance de Lamour, trouve en lui le partenaire idéal pour concrétiser ses visions urbaines. Ensemble, les deux créateurs vont concevoir un ensemble architectural d’une cohérence remarquable.

Dans le secret de la forge : techniques et révolution rocaille

L’atelier de l’ancienne Primatiale

Pour répondre à l’ampleur des commandes royales, Jean Lamour installe ses forges dans l’ancienne église primatiale de Nancy en 1744. Ce vaste édifice désaffecté devient une véritable ruche industrielle où s’activent des dizaines de compagnons et d’ouvriers sous son commandement.

Le processus de fabrication repose sur une double maîtrise technique parfaitement rodée :

  • Le travail à chaud à la forge permet de courber les fers massifs et d’édifier les solides armatures porteuses.
  • Le travail à froid par martelage permet de découper et repousser les tôles minces pour créer les décors en relief.
  • Les soudures de forge et les rivets garantissent la solidité structurelle de chaque pan de grille.
  • Un traitement de protection au minium de plomb précède l’application d’une peinture noire uniforme.
  • L’intervention minutieuse d’un doreur vient poser la feuille d’or sur les ornements repoussés.

Cette chaîne de production permet au maître des grilles de Stanislas de concilier la robustesse de structures monumentales pouvant atteindre vingt mètres de hauteur avec la délicatesse d’ornements de quelques millimètres d’épaisseur.

L’épanouissement du style rocaille

Sous le marteau de Lamour, le métal acquiert une souplesse végétale inédite. Chef de file du style rocaille au XVIIIe siècle, il développe un vocabulaire décoratif d’une grande inventivité. Les volutes dynamiques dialoguent avec les cornes d’abondance, les coquilles asymétriques et les masques expressifs.

Le maître parsème ses créations de symboles politiques et royaux. On y retrouve le chiffre de Stanislas aux ‘S’ entrelacés, les fleurs de lys en hommage au roi de France Louis XV, ainsi que des coqs majestueux qui surmontent les réverbères des fontaines.

Le chef-d’œuvre de la Place Royale et les grands chantiers lorrains

Les grilles d’or de la place Stanislas

L’apogée créatif de Jean Lamour se matérialise sur la célèbre place Royale de Nancy, inaugurée dans les années 1750. Les monumentales grilles dorées encadrent la perspective, relient les différents pavillons et magnifient les fontaines sculptées de Neptune et d’Amphitrite.

Achevées en 1758, ces pièces métalliques ne forment pas une simple clôture, mais une véritable parure d’or qui sublime l’espace urbain. Cet ensemble architectural exceptionnel a d’ailleurs valu à la place Stanislas son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Un rayonnement architectural dans toute la région

Au-delà de la place Royale, le célèbre serrurier lorrain multiplie les réalisations majeures à travers toute la Lorraine. Ses ouvrages témoignent d’une variété de formes remarquable :

  • La somptueuse rampe d’escalier de l’Hôtel de Ville de Nancy, exécutée d’un seul jet avec une virtuosité technique éblouissante.
  • Les grilles des chapelles intérieures de la cathédrale de Nancy.
  • Les ferronneries de l’église Notre-Dame-de-Bonsecours, nécropole familiale du duc Stanislas.
  • Les aménagements décoratifs pour les châteaux de La Malgrange, de Commercy et de Chanteheux.

Pour sa propre demeure située rue Notre-Dame à Nancy, Jean Lamour crée également des balcons ouvragés d’une rare élégance, affirmant son rang social au sein de la bourgeoisie locale.

La mémoire gravée et l’héritage d’un maître

Le recueil d’estampes et la transmission du savoir

Conscient de la nouveauté de ses créations, Jean Lamour souhaite transmettre son savoir-faire à la postérité. Il publie un magnifique ouvrage illustré présentant l’ensemble de ses réalisations sur la place Royale. Les planches, soigneusement gravées par Dominique Collin, reproduisent fidèlement ses dessins originaux.

En tête de volume, un frontispice montre le roi Stanislas visitant le maître serrurier au milieu de ses forgerons en pleine activité. Un exemplaire d’époque de ce recueil est conservé à la Bibliothèque Stanislas de Nancy, témoignant de l’impact durable de son œuvre théorique et pratique.

Nuances biographiques et postérité

L’étude historique du personnage présente quelques divergences selon les archives conservées. Si les historiens s’accordent sur l’essentiel de son parcours, certains détails chronologiques varient légèrement selon les spécialistes :

  • La date exacte de naissance hésite entre le 25 et le 26 mars 1698.
  • Les débuts de son apprentissage à Metz se situent en 1712 selon certains biographes, ou vers 1715 selon d’autres.
  • La date de son second mariage avec Françoise Petit oscille entre 1761 et 1764.
  • Le recueil gravé de ses créations est répertorié selon les éditions avec 20 ou 28 planches.

Jean Lamour s’éteint paisiblement à Nancy le 20 juin 1771 à l’âge de 73 ans. Inhumé dans l’église des Minimes, sa sépulture disparaît lors des transformations urbaines du début du XIXe siècle. Pourtant, son nom reste gravé dans la pierre et le fer de sa ville natale.

En élevant la serrurerie au rang des beaux-arts, Jean Lamour a laissé une empreinte indélébile dans le patrimoine français. Aujourd’hui encore, la finesse de ses volutes dorées continue d’émerveiller les visiteurs et rappelle l’âge d’or du savoir-faire lorrain.


Publié le

dans

par