Certains visages et certaines voix traversent les générations sans jamais perdre de leur force comique. C’est précisément le cas d’Henri Guybet, un artiste dont le nom évoque immédiatement des souvenirs chaleureux et des répliques cultes du cinéma français. Souvent cantonné à des seconds rôles d’exception, ce comédien a su conquérir le public par sa bonhomie naturelle.
Les origines modestes d’Henri Guybet et l’effervescence du café-théâtre
Une jeunesse parisienne et des débuts classiques
L’acteur français est né le 21 décembre 1936 dans le 14e arrondissement de Paris. Il grandit toutefois dans le quartier populaire du 19e arrondissement, sur l’avenue Simon-Bolivar. Dans ce cadre modeste, sa mère exerce la profession de couturière pour subvenir aux besoins du foyer. Durant sa jeunesse, le futur comédien, qui mesure 1,80 m, ne se destine pas immédiatement à la scène. En effet, il effectue d’abord son service militaire durant la guerre d’Algérie à la fin des années 1950.
À son retour, il décide d’embrasser la carrière artistique et commence son apprentissage dramatique sous la direction de Lucien Arnaud au cours Dullin. Ses efforts portent rapidement leurs fruits puisque le célèbre metteur en scène Jean Vilar l’engage au Théâtre National Populaire. C’est dans cette prestigieuse institution qu’il débute modestement en tenant le rôle d’un hallebardier pour la pièce Antigone. Parallèlement à cette formation classique, il commence à se produire dans des cabarets en présentant des sketches humoristiques.
La naissance du Café de la Gare
À la fin des années 1960, sa rencontre avec le dramaturge Romain Bouteille va bouleverser sa trajectoire. Ensemble, ils participent activement à la création d’un lieu révolutionnaire : le Café de la Gare. Ce café-théâtre novateur ouvre officiellement ses portes le 12 juin 1969.
Durant près d’une décennie, Henri Guybet s’y produit aux côtés d’une troupe de jeunes talents exceptionnels. Il partage ainsi les planches avec Coluche, Patrick Dewaere, Miou-Miou, Sotha ou encore Gérard Depardieu. Afin de financer cette structure indépendante, le comédien tourne également dans plusieurs films publicitaires.
L’âge d’or d’Henri Guybet dans le cinéma populaire et ses rôles cultes
Le triomphe de Rabbi Jacob et de la Septième Compagnie
Après avoir débuté sur grand écran en 1968 dans le film L’amour c’est gai, l’amour c’est triste, Henri Guybet rencontre la gloire en 1973. En effet, le réalisateur Gérard Oury lui confie le rôle de Salomon, le chauffeur juif de Victor Pivert incarné par Louis de Funès. Ce film, Les Aventures de Rabbi Jacob, devient un immense succès populaire. La réplique culte « Salomon, vous êtes juif ? » s’ancre instantanément dans la mémoire collective et apporte au comédien une immense notoriété nationale.
Ce succès fulgurant lui permet de décrocher d’autres opportunités majeures. Ainsi, Robert Lamoureux le choisit pour remplacer Aldo Maccione dans le rôle du soldat Tassin pour la suite de la saga de la Septième Compagnie. Il incarne ce personnage dans On a retrouvé la septième compagnie puis dans La Septième Compagnie au clair de lune. Dans ce dernier volet, Tassin est présenté comme un ouvrier aux abattoirs de Nice.
Un premier rôle unique et des collaborations fidèles
En 1978, le réalisateur Christian Gion offre au comédien son unique premier rôle romanesque dans le film Le Pion. Il y interprète Bertrand Barabi, un surveillant et professeur de français timide qui rencontre un succès littéraire inattendu grâce au soutien d’une jeune veuve.
En dehors de ce premier rôle, le partenaire de Louis de Funès collabore régulièrement avec de grands réalisateurs de comédies. Le cinéaste Georges Lautner l’apprécie particulièrement et le fait tourner sous sa direction dans plusieurs longs-métrages, dont Pas de problème ! et On aura tout vu. De plus, il joue un tueur à gages dans Le Retour du grand blond d’Yves Robert et apparaît dans La moutarde me monte au nez de Claude Zidi.
Toutefois, l’acteur s’essaie une fois au registre dramatique en incarnant un policier dans le film policier Flic Story de Jacques Deray. Il y donne la réplique à Alain Delon et à son ami André Pousse. Les deux complices s’amusaient d’ailleurs souvent du fait que leurs personnages respectifs passaient leur temps à se tirer dessus au fil de leurs nombreux tournages communs.
Le virage des années 1980 pour Henri Guybet entre cinéma de genre et planches de boulevard
L’engrenage des comédies à petit budget
À l’aube des années 1980, la carrière cinématographique d’Henri Guybet subit un ralentissement. Le comédien enchaîne alors plusieurs comédies populaires légères, souvent qualifiées de « nanars ». Il apparaît notamment dans des productions telles que Les Charlots en délire ou Les Diplômés du dernier rang.
Malheureusement, cette répétition lasse les producteurs et les réalisateurs de l’époque. Ces derniers le considèrent comme passé de mode et ne lui proposent plus de rôles de premier plan. De plus, son refus catégorique d’interpréter des personnages sombres ou antipathiques limite grandement ses opportunités. Il se retrouve alors confiné à des apparitions mineures dans des productions à faible budget.
La reconversion réussie au théâtre et à la télévision
Devant le déclin de ses propositions au cinéma, Henri Guybet choisit de se réinventer sur les planches. Il se tourne vers le théâtre de boulevard, où il rencontre un immense succès public. Il collabore notamment avec le metteur en scène Marc Camoletti au Théâtre Michel, jouant dans des pièces à succès comme Pyjama pour six ou La Bonne Anna. En plus d’interpréter des classiques de Georges Feydeau, il écrit lui-même plusieurs pièces pour des tournées, à l’instar d’Un drôle de mariage pour tous présentée au Théâtre Daunou.
Parallèlement, la télévision devient son principal terrain de jeu à partir du milieu des années 1980. Il participe à de nombreux téléfilms et séries populaires. Le public le retrouve par exemple dans le rôle de Napo dans la série Rocca, mais aussi sous les traits du père de Jean-Claude dans la célèbre série Caméra Café. Plus récemment, il s’illustre en incarnant Robert, un ami de bridge de Raymond et Huguette dans le programme court Scènes de ménages, ainsi que dans la série En famille.
La seconde carrière remarquable d’Henri Guybet dans le doublage
La voix inoubliable de personnages animés cultes
À partir des années 1990, Henri Guybet entame une nouvelle activité particulièrement mémorable : le doublage de films d’animation. Grâce à son timbre vocal chaleureux, il devient une voix incontournable pour les studios Disney et Pixar.
Il prête notamment sa voix à plusieurs figures majeures du cinéma d’animation :
- Rex, le célèbre dinosaure en plastique vert de la saga Toy Story, qu’il double dans les quatre longs-métrages et tous les courts-métrages dérivés.
- La sauterelle Plouc dans 1001 pattes, le frère maladroit du redoutable Le Borgne.
- Le sympathique Yéti dans Monstres & Cie et Monstres Academy.
- Mr Tweedy, le fermier colérique dans le second doublage du film Chicken Run.
- Vlad, le père de Dracula dans le troisième volet d’Hôtel Transylvanie.
Une présence vocale sur le petit écran
Cette riche activité vocale s’étend également aux séries télévisées animées. Le comédien double ainsi l’homme de main du vizir, Dilat Laraht, dans la série Iznogoud. De plus, il prête sa voix au chat Stimpy dans la série décalée Ren et Stimpy, ainsi qu’au personnage de Roy Hess dans la série de marionnettes Dinosaures. Cette polyvalence lui permet de toucher un public très large, s’assurant ainsi une place de choix dans le cœur des plus jeunes spectateurs.
L’héritage artistique salué d’Henri Guybet et sa longévité exceptionnelle
Une reconnaissance tardive et méritée
La longévité exceptionnelle d’Henri Guybet suscite l’admiration de la profession. En 2010, il reçoit avec beaucoup d’humour le prix ironique du Gérard de l’acteur qu’on croyait mort depuis 1985 mais qui tourne encore, saluant ainsi sa persévérance. Deux ans plus tard, le journaliste Gilles Botineau réalise un documentaire de 52 minutes intitulé Henri Guybet, le rire tranquille, afin de rendre hommage à sa belle carrière. Enfin, la République salue officiellement son parcours en lui décernant le grade de Chevalier de la Légion d’honneur par décret à la fin de l’année 2023.
Des apparitions récentes et fidèles au cinéma
Bien que plus rare sur grand écran, l’acteur n’a jamais complètement abandonné le cinéma. Il fait des apparitions remarquées dans des comédies comme Ah ! si j’étais riche dans le rôle de M. Brun ou encore Les Vieux Fourneaux. Il s’illustre également dans des registres plus sérieux, notamment lorsqu’il incarne Charles Lustiger dans le film historique Le Métis de Dieu. Récemment, en cette année 2026, le comédien a tenu le rôle-titre de Maître Doguet dans le long-métrage d’Emmanuelle Belohradsky, prouvant que son envie de jouer reste intacte.
Sur le plan personnel, le comédien partage sa vie depuis plus de soixante ans avec Viviane, une artiste peintre et sculptrice. Ensemble, ils ont eu un fils, Christophe Guybet, qui a choisi de suivre les traces de son père en devenant lui aussi comédien. Installé en Haute-Corse depuis le début des années 1990, l’acteur profite d’une retraite paisible tout en restant connecté au monde du spectacle.
À l’aube de ses quatre-vingt-dix ans, Henri Guybet demeure une figure rassurante et aimée du paysage culturel francophone. Son parcours exceptionnel, qui s’étend du théâtre de Jean Vilar aux chefs-d’œuvre de Pixar, illustre parfaitement la richesse d’une vie dédiée au divertissement populaire. En traversant les époques avec la même modestie, il a su prouver que les seconds rôles sont souvent ceux qui laissent les souvenirs les plus impérissables.
