Qu’y a-t-il de commun entre la rudesse volcanique de l’Islande, l’effervescence populaire de Montreuil et les grands espaces américains ? C’est dans ce triangle géographique improbable que s’est déployé le cinéma singulier de Solveig Anspach, une artiste dont l’œuvre ne ressemble à aucune autre. À travers ses films, elle a su faire coexister le français et l’islandais comme une partition musicale vibrante d’humanité.
En effet, Solveig Anspach fut une créatrice hors norme ayant constamment navigué entre deux eaux, alternant des drames intimes poignants et des comédies solaires d’une folle fantaisie. Marquée par une farouche volonté d’indépendance, elle a donné la parole aux marginaux et célébré la ténacité féminine face aux épreuves de l’existence.
L’identité de Solveig Anspach forgée aux frontières de trois mondes
Les racines nomades d’une enfant de Paris
Pour comprendre cette sensibilité unique, il faut remonter à une histoire familiale d’exil et d’art. Son père, Gerald Anspach, était un juif viennois ayant fui le nazisme pour s’installer aux États-Unis. Engagé dans l’armée américaine, il participe au débarquement de Normandie avant de s’installer à Paris pour y étudier les Beaux-Arts. C’est là qu’il rencontre Högna Sigurðardóttir, venue d’Islande pour étudier l’architecture. Cette dernière deviendra d’ailleurs la toute première femme architecte d’Islande.
Sólveig grandit à Paris aux côtés de sa sœur Thorunn, qui deviendra plus tard productrice. Elle fréquente l’école allemande et s’oriente d’abord vers des études universitaires de philosophie et de psychologie clinique. Pourtant, sa trajectoire bifurque lorsqu’elle intègre la Fémis pour y apprendre la réalisation. Ce double bagage intellectuel et artistique façonnera durablement son approche humaine des personnages.
Le port d’attache de Montreuil et l’épreuve du corps
Durant les années 1990, la jeune femme choisit de s’installer en Seine-Saint-Denis, à la lisière de Montreuil et de Bagnolet. Elle y trouve un véritable foyer chaleureux dans une petite maison près de la Place de la Fraternité. Cependant, sa vie bascule brutalement en 1994, à l’âge de 34 ans. Alors qu’elle attend son premier enfant, les médecins lui diagnostiquent un cancer du sein particulièrement agressif.
Face à cette épreuve, le corps médical lui conseille d’avorter pour commencer immédiatement une chimiothérapie. Heureusement, grâce au soutien indéfectible de son compagnon Simon, elle consulte un autre spécialiste qui accepte de mener de front la grossesse et le traitement. Ce combat victorieux donne naissance à sa fille Clara, qui marchera plus tard sur ses pas dans le cinéma. Malheureusement, cette maladie finira par la rattraper bien des années plus tard, entraînant son décès prématuré dans sa maison de la Drôme.
Le regard affûté de la documentariste des marges
Avant de se lancer dans la fiction, la cinéaste franco-islandaise s’est illustrée par un travail documentaire d’une grande acuité sociale. Entre 1988 et 1993, elle suit pas à pas une jeune pickpocket nommée Sandrine, filmant sa dérive de la rue jusqu’à la prison de Fleury-Mérogis. Cette trilogie brute et sans fard révèle déjà son empathie profonde pour les laissés-pour-compte.
Par la suite, elle continue d’explorer l’univers carcéral et criminel à travers des portraits saisissants. Elle réalise notamment les films suivants :
- Par amour (1989), un documentaire en 16 mm centré sur la confession d’une détenue meurtrière.
- Que personne ne bouge ! (1998), consacré aux braquages d’un gang de femmes dans le Vaucluse.
- Made in the USA (2001), une contre-enquête rigoureuse sur la peine de mort à travers le cas d’un condamné exécuté au Texas.
- La Vie à sac (2011), un webdocumentaire poignant sur le quotidien d’un bidonville rom près de Nantes.
De la gravité à la comédie : la double signature de Solveig Anspach
Les combats intimes au cœur du mélodrame
L’œuvre de fiction de Solveig Anspach s’articule autour d’une étonnante dualité de tons. D’un côté, elle n’hésite pas à aborder de front la maladie et le deuil dans des drames intimistes particulièrement poignants. C’est le cas de son premier long-métrage, Haut les cœurs ! (1999), qui transpose directement son propre combat contre le cancer. Ce film bouleversant et sans fioritures offre un rôle immense à Karin Viard, qui remporte pour l’occasion le César de la meilleure actrice.
Quelques années plus tard, elle réalise Stormy Weather (2003), un drame islandais intense porté par Élodie Bouchez. Puis, elle adapte avec brio la bande dessinée d’Étienne Davodeau, Lulu femme nue (2013). Ce portrait magnifique d’une mère de famille qui décide de tout plaquer sur un coup de tête rencontre un grand succès public en salles.
La fantaisie lumineuse dans la trilogie improbable de Solveig Anspach
D’un autre côté, la réalisatrice de ‘Lulu femme nue’ excellait dans la comédie burlesque et poétique. Elle a ainsi donné naissance à une trilogie de fictions drôles et décalées, souvent qualifiée de « trilogie fauchée » en raison de ses budgets modestes. Ces films mettent en scène une troupe d’acteurs fidèles, notamment la poétesse islandaise Didda Jónsdóttir, Florence Loiret Caille et Samir Guesmi.
Cette saga pleine d’humanité comprend trois volets mémorables :
- Back Soon (2008), tourné en Islande, qui raconte les tribulations d’une mère de famille dealer de marijuana.
- Queen of Montreuil (2012), une comédie chaleureuse tournée dans la propre maison de la réalisatrice.
- L’Effet aquatique (2016), une romance loufoque entre un grutier amoureux et une maître-nageuse de la piscine de Montreuil.
L’effet aquatique : un dernier chef-d’œuvre achevé dans la fraternité
Le destin de ce dernier long-métrage s’articule intimement autour de la disparition tragique de la cinéaste. En effet, après avoir tourné la partie française en 2014 et les séquences islandaises au printemps 2015, elle s’éteint en plein travail de postproduction. Elle laisse alors derrière elle un film inachevé, dont elle avait néanmoins complété les deux tiers du montage image.
C’est pourquoi son équipe technique et ses collaborateurs les plus proches décident de se mobiliser bénévolement pour finaliser le long-métrage. Ce collectif soudé réunit notamment le scénariste Jean-Luc Gaget, la monteuse Anne Riégel, le compositeur Martin Wheeler et le producteur Patrick Sobelman. Grâce à leur dévouement, le film sort sur les écrans à l’été 2016 et reçoit un accueil triomphal, que couronne un César posthume.
Une constellation de fidélités et de transmission
Tout au long de sa carrière, le cinéma de Solveig Anspach s’est construit sur une fidélité absolue à ses collaborateurs. Elle aimait s’entourer des mêmes visages devant la caméra, à l’image de Karin Viard ou de Didda Jónsdóttir. Derrière la caméra, elle s’appuyait également sur le talent de la directrice de la photographie Isabelle Razavet pour capter la lumière si particulière de ses décors.
Par ailleurs, cette créatrice généreuse avait à cœur de transmettre son savoir-faire aux futures générations de cinéastes. Elle a ainsi enseigné la mise en scène à la Fémis en France, mais aussi à l’étranger pour le Sundance Film Institute en Jordanie. Elle laisse également derrière elle un projet inachevé que la maladie l’a empêchée de tourner, finalement réalisé par Carine Tardieu sous le titre La Fille de l’Est.
Secrets d’archives et hommages : l’héritage vivant de la metteuse en scène
Les légères ombres de la biographie
Comme c’est souvent le cas pour les artistes aux multiples nationalités, quelques divergences subsistent dans les archives biographiques de Solveig Anspach. Par exemple, si la majorité des sources s’accordent sur une naissance le 8 décembre 1960, certains registres mentionnent le 7 décembre ou même le 12 août de la même année. De même, des doutes persistent sur l’origine exacte de son père, décrit tantôt comme un juif viennois ayant fui l’Autriche, tantôt comme un juif new-yorkais né à Berlin.
Enfin, son parcours académique comporte lui aussi une petite contradiction chronologique. En effet, alors que la plupart des documents indiquent qu’elle a obtenu son diplôme de la Fémis en 1989, d’autres sources affirment qu’elle faisait partie de la promotion suivante en 1990. Ces détails, loin de fragiliser son parcours, témoignent de la richesse d’une vie vécue intensément entre plusieurs cultures.
Une mémoire gravée dans la pierre et le septième art
Aujourd’hui, en 2026, la mémoire de l’auteure de ‘Back Soon’ reste particulièrement vivace dans le paysage culturel. À Montreuil, sa ville d’adoption, la ville a inauguré un collège public en son honneur en 2018, situé à seulement quelques pas de son ancienne maison. De plus, un prix cinématographique portant son nom récompense désormais chaque année les jeunes réalisatrices francophones et islandaises.
Pour les cinéphiles désireux de replonger dans son univers, un coffret DVD regroupant l’intégralité de ses films est disponible chez l’éditeur Blaq Out. Cette anthologie permet de mesurer la cohérence d’une œuvre guidée par la tendresse et la liberté de ton.
En définitive, le parcours de Solveig Anspach rappelle que le cinéma est avant tout une affaire d’humanité, de résilience et de partage. Son œuvre lumineuse continue d’inspirer une nouvelle génération de réalisatrices bien décidées à faire entendre leur propre voix.
