Dans le paysage du théâtre contemporain, certaines silhouettes marquent durablement les mémoires sans jamais céder à la facilité de l’emphase. La comédienne Agnès Berthon, disparue en août 2025, incarnait cette présence scénique rare, faite de silences habités et d’une écoute absolue de ses partenaires. Son jeu, souvent décrit comme « hallucinatoire » ou relevant d’un « réalisme magique », transcendait les planches pour toucher à une vérité humaine brute.
Pendant près de trois décennies, Agnès Berthon s’est imposée comme l’un des piliers indispensables de la création théâtrale française. Cependant, derrière cette figure familière des spectateurs se cachait un itinéraire sinueux, nourri de rock, de chanson et d’échappées belles. De l’Algérie aux scènes parisiennes, son parcours témoigne d’une liberté artistique totale et d’un refus constant des sentiers battus.
De l’Algérie à la scène londonienne : la naissance de la sensibilité rock d’Agnès Berthon
Une vocation précoce née devant l’écran
Née le 23 juin 1959 à Alger, elle grandit ensuite entre les paysages rudes du Massif Central et la douceur de Nice. Elle est la sœur jumelle de Florence, une gémellité qu’elle décrira tout au long de sa vie comme une expérience fondatrice. Durant son enfance, la perte brutale de sa mère vient bouleverser son existence et aiguiser sa sensibilité.
Dans son foyer, le théâtre classique n’a pas vraiment sa place. En effet, sa famille se passionne plutôt pour le grand cinéma américain de l’époque. C’est à la télévision, à l’âge de six ans, qu’elle décide de devenir actrice en découvrant Anne Bancroft dans Miracle en Alabama. Par ailleurs, son unique sortie scolaire pour voir Le Cid de Corneille l’ennuie profondément, renforçant son désir d’une autre forme d’expression dramatique.
Parallèlement, la musique rythme ses jeunes années. Elle découvre le rock grâce aux disques d’Elvis Presley appartenant à son père, puis s’immerge dans l’univers des Beatles, des Rolling Stones et des Animals grâce à ses cousines.
L’échappée anglaise et les premiers pas parisiens
Après avoir achevé ses études à Montpellier, elle décide de s’installer à Londres pour une durée d’un an et demi. Nous sommes alors à la fin des années 1970, et la jeune femme de vingt ans plonge avec délice dans l’effervescence de la scène rock britannique. Elle y enchaîne les petits boulots, travaille comme DJ dans des bars étudiants et écrit comme pigiste pour le magazine spécialisé Rock en Stock. Durant cette période, elle collabore également avec le célèbre photographe Antoine Giacomoni.
De retour en France, elle choisit de s’installer à Paris pour concrétiser son rêve d’enfance. Elle suit trois mois de cours privés mais échoue au concours d’entrée du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, où le directeur Robert Manuel l’écarte. Néanmoins, le metteur en scène Claude Régy, alors membre du jury, repère son potentiel et l’encourage chaleureusement à persévérer dans cette voie. Pour parfaire sa formation, elle participe à des stages intensifs dispensés par R. Handlen, consacrés à Shakespeare et Pinter, exclusivement en langue anglaise.
Les années d’apprentissage et la parenthèse musicale d’Agnès Berthon
La rencontre avec Christian Benedetti
Ses débuts professionnels s’écrivent d’abord dans La Dispute de Marivaux lors d’un festival à La Villette. Par la suite, elle joue dans diverses productions à Paris et à Bruxelles. En 1988, elle fait une rencontre déterminante en la personne de Christian Benedetti. Elle intègre sa troupe au Théâtre-Studio entre 1989 et 1994.
C’est sous sa direction qu’elle incarne Marie dans Liliom de Ferenc Molnár au Théâtre de la Tempête, alors dirigé par Jacques Derlon. Ce spectacle rencontre un vif succès et reste trois mois à l’affiche durant la saison 1990-1991. Elle collabore aussi avec lui sur Les Démons, puis s’essaie à la mise en scène en devenant son assistante sur le spectacle Ivan le Terrible lors de la saison suivante. Pourtant, malgré ces réussites prometteuses, des expériences décevantes la poussent à s’éloigner du milieu théâtral pendant trois ans.
L’aventure rock aux côtés de Miossec
Durant cette longue parenthèse, elle décide de revenir à ses premières amours musicales. Sous le nom de scène d’« Agnès », elle s’impose comme chanteuse, auteure et compositrice. Elle s’installe d’abord à Brest, puis à Rennes, deux places fortes du rock français des années 1990.
C’est à cette époque qu’elle partage la vie du chanteur Christophe Miossec. L’album culte Boire, sorti en 1995, est directement inspiré de leur relation tumultueuse et de leur rupture. À Rennes, elle collabore également avec Dominique Sonic sur un projet d’album, avant de ressentir à nouveau l’appel des planches. Pour Agnès Berthon, ce détour par la chanson aura consolidé son rapport unique au rythme, à la voix et à l’interprétation pure.
La rencontre décisive d’Agnès Berthon avec Joël Pommerat et l’aventure collective
L’entrée instantanée dans la Compagnie Louis Brouillard
En novembre 1997, après avoir lu un portrait de Joël Pommerat dans Les Inrockuptibles, elle décide de provoquer le destin. Elle le rencontre dans un café de la Place d’Italie à Paris. Leur entretien se transforme en trois heures de discussion intense. Séduit par sa personnalité et son magnétisme, le metteur en scène l’engage sur-le-champ pour une reprise de rôle dans Treize étroites têtes, sans lui faire passer la moindre audition. Il la recontactera le 31 janvier 1998 pour concrétiser cette collaboration.
Dès lors, Agnès Berthon s’impose comme un pilier de la Compagnie Louis Brouillard. Elle y défend activement une vision du théâtre politique mais non militant. Selon elle, le rôle de la troupe est d’interroger la représentation du politique et d’inviter le public à prendre conscience du monde, sans jamais lui imposer une pensée unique ou moralisatrice.
Un pilier des créations de Pommerat
À partir de 2004, avec le spectacle fondateur Au monde, elle participe à absolument toutes les créations de la compagnie. Elle travaille en étroite collaboration avec les autres figures historiques de la troupe, telles que Saadia Bentaïeb, Philippe Frécon, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, Anne Rotger, David Sighicelli et Maxime Tshibangu.
Son impressionnante filmographie théâtrale comprend notamment les pièces suivantes :
- Treize étroites têtes (1998, reprise en 2001)
- Pôles et Mon ami (2001)
- Grâce à mes yeux (2002)
- Au monde (2004) et D’une seule main (2005)
- Cet enfant (2006)
- Les Marchands (2006-2007)
- Je tremble (1 et 2) (2007-2008)
- Cercles/Fictions (2010) et Ma chambre froide (2011)
- La Réunification des deux Corées (2013)
- Ça ira (1) Fin de Louis (2015)
- Amours (2) (2022)
Elle incarne une figure marquante de mère imaginaire lors de la reprise du 24 avril au 14 juillet 2024 de La Réunification des deux Corées au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Dans la fresque révolutionnaire Ça ira (1) Fin de Louis, elle montre toute l’étendue de son talent. L’actrice y joue deux rôles opposés : une militante du comité de district parisien et une aristocrate ultra de l’Assemblée constituante. Elle y interprète notamment une scène mémorable de discours entarté qui vient perturber le protocole de l’assemblée.
Cette fidélité artistique fait d’Agnès Berthon une figure indissociable de l’écriture de Pommerat, avec qui elle aura collaboré jusqu’à ses derniers instants. En dehors de la compagnie, elle s’illustre également en 2021 dans la pièce Christophe quelque chose d’Ivonig Gilles.
Le parcours d’Agnès Berthon de l’ombre des plateaux à la lumière du cinéma indépendant
Des rôles marquants sur grand écran
Parallèlement à son travail sur les planches, elle construit une belle carrière au cinéma, s’illustrant principalement dans des productions indépendantes et poétiques. En 2018, elle joue aux côtés de Vanessa Paradis dans Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez. Elle y tient le rôle d’une oiselière mystérieuse, marquant les esprits par sa présence insolite.
En 2023, elle rejoint la prestigieuse distribution du film historique Captives d’Arnaud des Pallières. Elle y incarne le personnage de Flavienne au sein de l’asile de la Salpêtrière en 1894, donnant la réplique à des actrices renommées telles que Mélanie Thierry, Josiane Balasko, Marina Foïs, Yolande Moreau et Carole Bouquet.
Enfin, elle tourne son ultime rôle à l’écran fin 2024 dans Les Immortelles de Caroline Deruas. Elle y interprète Madame Coum, une professeure de philosophie, aux côtés d’Emmanuelle Béart et Vahina Giocante. Ce long-métrage a ouvert la Semaine de la Critique de la Mostra de Venise 2025.
Courts-métrages, télévision et mystères d’actrice
Sa filmographie s’enrichit également de nombreux courts-métrages. Elle tourne sous la direction de Stéphane Rizzi dans Blanc-Mange (où elle joue le metteur en scène), Cantate/Macabre ou encore Double Caprice à l’asile. Elle collabore aussi avec Bertrand Mandico dans le remarqué Notre Dame des Hormones, et incarne une sirène dans John Marr de Camila Beltrán. À la télévision, elle prête ses traits à Rachel dans la saison 7 de la série historique Un village français.
Artiste polyvalente, elle parlait couramment l’anglais, l’espagnol et l’italien, et pratiquait régulièrement la natation et l’équitation. Certaines contradictions entourent toutefois sa fiche technique d’actrice. Plusieurs bases de données lui attribuent la maîtrise de la guitare. Pourtant, elle confiait volontiers dans ses interviews ne pas savoir jouer d’un instrument et n’avoir « jamais été foutue d’en tenir un ».
Installée à Sète à la fin des années 2010, elle y préparait un nouveau projet de long-métrage avec Stéphane Rizzi ainsi qu’un récital parlé-chanté. Malheureusement, atteinte d’un cancer des poumons, elle s’éteint en août 2025 à l’âge de 66 ans. Ses obsèques se déroulent le 21 août en l’église Saint-Bonaventure de Narbonne, suivies de son inhumation au cimetière de Bourg.
La disparition d’Agnès Berthon a suscité une immense vague d’émotion. De nombreux artistes, à l’image de Yannick Choirat, Marina Foïs ou Jeanne Cherhal, lui ont rendu de vibrants hommages, saluant la rigueur et l’humanité d’une comédienne hors du commun.
Aujourd’hui, l’héritage de cette actrice hors norme continue d’inspirer les nouvelles générations de comédiens. En privilégiant l’écoute et l’effacement de l’ego au profit de la création collective, elle a redéfini la place de l’interprète sur scène. Son parcours rappelle que le grand théâtre se nourrit d’abord de vérité, de rigueur et de silences partagés.
