Bernard Rousselet apparaît en gros plan sur un fond de scènes télévisées rétro

Bernard Rousselet : le visage familier de l’âge d’or de la télévision française

Le 14 juin 2021, le paysage culturel français perdait l’un de ses visages les plus familiers. En effet, la disparition de Bernard Rousselet a marqué la fin d’une époque pour des millions de téléspectateurs qui avaient grandi avec ses rôles marquants des années 1960 et 1970. Qu’il incarne un poète rebelle, un inspecteur de police rigoureux ou un amoureux tourmenté, ce comédien au charme indéniable a su s’imposer dans le cœur du public.

Pourtant, derrière la clarté de son jeu et la popularité de ses personnages se cache un parcours d’une grande richesse dramatique, oscillant constamment entre la ferveur des planches théâtrales et la lumière des plateaux de tournage. Aujourd’hui, cinq ans après sa disparition, il convient de redécouvrir la trajectoire de cet artiste complet, dont la vie comporte également sa part de mystères et de paradoxes administratifs.

Les zones d’ombre autour de la naissance de Bernard Rousselet

Avant d’aborder sa riche carrière, il convient de s’arrêter sur une curiosité qui entoure la biographie de l’acteur. Sa date de naissance exacte fait en effet l’objet de nombreuses divergences selon les sources. Si l’état civil officiel conserve une trace précise de sa venue au monde, les dictionnaires et bases de données spécialisées s’opposent régulièrement sur l’année, et même le jour, de sa naissance.

La version officiellement enregistrée indique que Bernard Rousselet, né Jean Bernard Rousselet et fils de Pierre Rousselet et de Jeanne Georges, est venu au monde le 24 février 1932 à Nancy. L’acte de naissance numéro 613/1932 précise même l’heure de sa naissance, à savoir trois heures du matin, au 98 rue de Strasbourg. Néanmoins, d’autres sources biographiques proposent des versions bien différentes, faisant varier son âge au moment de son décès de 85 à 89 ans.

Pour mieux comprendre ces écarts, voici un récapitulatif des différentes hypothèses avancées par les historiens du cinéma et les bases de données :

Hypothèse Détails de la date Âge estimé au décès
Thèse 1 (Officielle) 24 février 1932 89 ans
Thèse 2 27 février 1932 89 ans
Thèse 3 24 février 1935 86 ans
Thèse 4 25 février 1935 86 ans
Thèse 5 6 août 1935 85 ans

Cette confusion administrative n’enlève rien à la clarté de sa fin de vie. Le comédien s’est éteint de mort naturelle le 14 juin 2021 à Provins, en Seine-et-Marne. Divorcé d’Huguette Marguerite Lengagne, il laisse derrière lui le souvenir d’un homme discret qui préférait la vérité de la scène aux projecteurs des rubriques mondaines.

La révélation télévisuelle : l’âge d’or du petit écran

Durant près de trois décennies, de 1958 à 1987, Bernard Rousselet a été l’un des piliers de la télévision française. À cette époque, la France ne compte que peu de chaînes, et les rendez-vous dramatiques ou d’aventures rassemblent des millions de foyers devant le poste unique. C’est dans ce contexte de ferveur populaire que le comédien va s’illustrer.

Bernard Rousselet parmi les compagnons d’armes de Thierry la Fronde

Comment évoquer la carrière de Bernard Rousselet sans mentionner l’immense succès de Thierry la Fronde ? Diffusée entre 1963 et 1966, cette série historique d’aventures devient rapidement un véritable phénomène de société. Aux côtés de Jean-Claude Drouot, qui prête ses traits au héros légendaire, Bernard Rousselet incarne le personnage de Pierre le poète.

Pendant trente-deux épisodes, il prête sa voix mélodieuse et sa sensibilité à ce compagnon fidèle, apportant une touche de douceur et d’esprit au milieu des combats contre l’occupant anglais. Ce rôle emblématique l’installe définitivement dans le paysage culturel français et lui offre une immense popularité auprès de la jeunesse de l’époque.

Enquêtes et drames en série : d’Allô Police aux Gens de Mogador

Après le succès de cette épopée médiévale, l’acteur change radicalement de registre en intégrant une autre production phare de l’époque. Dans la série policière Allô Police, diffusée de 1966 à 1970, il incarne le rôle principal de l’inspecteur Gilbert Mareuil durant trente-deux épisodes également. Sa présence rigoureuse et rassurante séduit un public fidèle, notamment lors de la troisième saison diffusée en 1970.

Par la suite, il enchaîne avec d’autres rôles d’envergure. Dans l’adaptation télévisée de La Dame en blanc (1969-1970), il tient le rôle principal de Walter Hartright, donnant la réplique à l’actrice Heidelinde Weis.

Cependant, c’est une autre saga romanesque qui va marquer les mémoires : Les Gens de Mogador. Dans cette fresque historique diffusée entre 1972 et 1973, il prête ses traits à Hubert Vernet, un homme tourmenté et éperdument amoureux de sa belle-sœur, interprétée par la célèbre Marie-José Nat.

Bien que le nombre exact d’épisodes diverge selon les sources — certaines évoquant vingt-deux épisodes quand d’autres se limitent à cinq ou six —, sa prestation marque durablement les esprits par son intensité dramatique. En 1973, il s’illustre également dans Karatekas and co, une série d’action originale où il interprète le personnage récurrent de Georges Schmid aux côtés du légendaire Jean Marais, apparaissant dans cinq épisodes rythmés.

Les téléfilms et les apparitions mémorables de Bernard Rousselet

Au-delà de ces séries à forte audience, Bernard Rousselet multiplie les apparitions dans des téléfilms et des épisodes spéciaux de feuilletons réputés. Il participe notamment à la célèbre série policière Les Cinq Dernières Minutes (ou Les Grands Détectives selon les classifications) en incarnant Arnaud Sorbier dans l’adaptation du Signe des quatre. Les bases de données se disputent la date de cette production, oscillant entre 1958 et 1975.

Par ailleurs, le comédien s’illustre dans des dramatiques de prestige. Le 21 juin 1966, il interprète Alexei Beliaev dans le téléfilm Un mois à la campagne, où il partage l’affiche avec la jeune Claude Jade. Il incarne également Charles Grandet dans une adaptation d’ Eugénie Grandet, démontrant son aisance dans les grands rôles de la littérature classique.

À la fin des années 1970 et durant les années 1980, il continue d’apparaître régulièrement sur le petit écran. On le retrouve ainsi en 1978 dans l’épisode Le Dossier Françoise Muller de la série Madame le juge, portée par Simone Signoret, où il incarne Gérard Plantier.

Il participe également à la grande fresque historique La Lumière des justes en 1979 sous les traits de Kunstler, puis prête sa voix et son physique au personnage d’Antoine Macquart dans l’adaptation de La Fortune des Rougon en 1980. Ses dernières apparitions notables à la télévision incluent L’Abonné de la ligne U en 1984, ainsi que divers rôles de composition jusqu’en 1987.

Le grand écran : des apparitions marquantes sous la direction des maîtres

Si la télévision lui offre ses rôles les plus longs et les plus populaires, le cinéma permet également à Bernard Rousselet de collaborer avec des réalisateurs de renom. Bien que sa filmographie sur grand écran soit plus modeste, elle n’en demeure pas moins jalonnée de projets de grande qualité.

En 1964, il participe au film à sketches Les Baisers. Dans le segment intitulé Le Baiser de Judas, réalisé par un tout jeune Bertrand Tavernier, il incarne le personnage de Robert, s’inscrivant ainsi dans les débuts de la carrière de l’un des futurs géants du cinéma français.

Plus tard, en 1977, il tourne sous la direction de Claude Chabrol dans le mystérieux Alice ou la dernière fugue. Il y interprète le rôle secondaire du mari d’Alice, le personnage principal incarné par Sylvia Kristel. Ce film fantastique et onirique permet à l’acteur de s’essayer à un registre plus sombre et feutré.

Changement radical d’ambiance en 1983, puisqu’il rejoint la distribution de la comédie culte Banzaï, réalisée par Claude Zidi. Dans ce film porté par Coluche, Bernard Rousselet prête ses traits au chef du personnel de la compagnie d’assurances, un rôle de composition comique mémorable.

Enfin, en 1984, il retrouve l’actrice Claude Jade dans le film délicat de Bernard Férié, Une petite fille dans les tournesols, où il incarne un libraire érudit, confirmant sa prédilection pour les rôles empreints de poésie et de mystère.

Le théâtre ou la véritable passion de Bernard Rousselet pour les planches

Malgré l’intensité de ses tournages pour l’audiovisuel, c’est sur les planches de théâtre que Bernard Rousselet a vécu sa plus longue et constante histoire d’amour avec l’art dramatique. Sa carrière théâtrale s’étend en effet de 1949 à 1996, lui permettant de parcourir les plus grands textes du répertoire classique et contemporain.

Les débuts et les grands classiques du répertoire

Après avoir fait ses premières armes à la fin des années 1950 au Théâtre de la Comédie de Strasbourg — notamment dans Le Canard sauvage d’Henrik Ibsen —, Bernard Rousselet s’impose rapidement comme un comédien de premier plan à Paris. Il se produit régulièrement dans des salles prestigieuses telles que le Théâtre des Champs-Élysées, le Théâtre de l’Atelier ou encore l’Odéon-Théâtre de France.

Durant cette période d’apprentissage et d’affirmation, il enchaîne les pièces sous la direction de metteurs en scène exigeants. On le voit ainsi dans La Double Inconstance de Marivaux sous la direction de Hubert Gignoux en 1960, puis dans Mille francs de récompense de Victor Hugo l’année suivante. Le comédien excelle également dans le répertoire de Molière, interprétant les classiques comme Les Femmes savantes ou, plus tard dans sa carrière, L’Avare et Le Bourgeois gentilhomme.

L’aventure théâtrale avec Antoine Bourseiller et l’avant-garde

La carrière théâtrale de l’acteur prend un tournant décisif grâce à sa collaboration étroite avec le metteur en scène d’avant-garde Antoine Bourseiller. Ensemble, ils vont explorer des textes denses et audacieux au Studio des Champs-Élysées. En 1962, Bernard Rousselet décroche le rôle-titre d’Axel d’Auersberg dans la pièce mythique Axël d’Auguste Villiers de l’Isle-Adam. Sa performance habitée marque les esprits et assoit sa réputation de comédien dramatique de haut vol.

Sous la direction de Bourseiller, il participe également à des créations marquantes comme Dans la jungle des villes de Bertolt Brecht, Les Parachutistes de Jean Cau ou encore L’Amérique, une adaptation de Franz Kafka présentée à l’Odéon-Théâtre de France en 1965. Cette soif de nouveauté le conduit à jouer dans Les Paravents de Jean Genet en 1966, sous la direction de Roger Blin, une pièce qui fit grand bruit à l’époque.

Maturité, engagements et dernières représentations

Au fil des décennies, Bernard Rousselet continue de prêter son talent à des œuvres fortes et engagées. En 1968, il incarne le personnage de Manky dans la pièce historique d’Alain Decaux, Les Rosenberg ne doivent pas mourir, mise en scène par Jean-Marie Serreau. Cette production engagée tourne dans toute la France avec les Tréteaux de France avant de s’installer au Théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Il n’hésite pas non plus à participer à des festivals en région. En 1982, il tient un rôle dans Siegfried de Jean Giraudoux, une pièce mise en scène par Jean-Pierre Laruy dont les représentations ont lieu au Festival de Bellac, mais aussi à Vichy, Aubusson et Guéret. Sa passion pour la scène ne faiblit pas avec l’âge : il continue de jouer jusqu’au milieu des années 1990, interprétant notamment des pièces d’André Obey (Loire) ou de Julien Gracq (Nocturne à Nohant), avant de faire ses adieux aux planches en 1996 avec La Dame aux camélias.

Mises en scène, opérettes et collaborations artistiques

La curiosité artistique de Bernard Rousselet ne s’est pas limitée au seul métier d’acteur. En effet, désireux d’explorer toutes les facettes de son art, il s’est essayé avec succès à la mise en scène et à d’autres disciplines de la scène.

Dès 1978, il passe de l’autre côté du rideau en assurant la mise en scène de la pièce Les Assiégés. Cette expérience lui permet de diriger ses pairs et d’affiner sa vision globale du théâtre. Plus tard, au début des années 1990, il diversifie encore ses activités. En 1993, il participe en tant que collaborateur artistique à la pièce Le Fils de Christian Rullier, mise en scène par Nabil El Azan.

La même année, démontrant une fois de plus l’étendue de sa palette artistique, il s’essaie au chant lyrique. Il participe ainsi à l’opérette Le Baron tzigane de Johann Strauss, dans une mise en scène de Viviane Fersing. Cette incursion dans le monde de la musique prouve que, même après plusieurs décennies de carrière, l’artiste conservait une fraîcheur et une envie constante de se renouveler.

À travers une carrière d’une longévité exceptionnelle, Bernard Rousselet aura marqué de son empreinte discrète mais indélébile la culture populaire et dramatique française de la seconde moitié du XXe siècle. En naviguant avec la même exigence entre la poésie médiévale de la télévision et l’avant-garde théâtrale de ses débuts, il a incarné un idéal de comédien complet, dont la voix et le regard continuent de résonner dans la mémoire collective.


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