Jean Rédélé pose avec fierté devant sa célèbre voiture de sport bleue dans un paysage de montagne

Jean Rédélé : l’incroyable épopée du pilote et fondateur de la marque Alpine

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le paysage automobile français cherche un second souffle au milieu des décombres et des rationnements. Jean Rédélé comprend très vite que la renaissance industrielle passera par l’ingéniosité technique, la légèreté et la passion de la compétition. En transformant de simples berlines populaires en redoutables bêtes de course, cet entrepreneur visionnaire a redonné à l’Hexagone ses lettres de noblesse sur les routes internationales.

Son parcours illustre une alliance rare entre un sens aigu du commerce et un talent exceptionnel de pilote. En créant Alpine à Dieppe, il a posé les fondations d’un mythe mécanique qui continue d’inspirer les passionnés de sport automobile à travers le monde.

Aux racines d’une vocation : de l’atelier familial aux bancs d’HEC

L’histoire commence véritablement avec son père, Émile Rédélé, mécanicien d’essais chez Renault et accompagnateur du pilote Ferenc Szisz au début du vingtième siècle. Tombé sous le charme de la côte normande lors des Grands Prix de l’Automobile Club de France, Émile s’installe à Dieppe pour y fonder l’un des premiers garages du réseau Renault. C’est dans cet environnement baigné d’huile et d’engrenages que grandit le jeune Jean, né le 17 mai 1922.

La guerre frappe toutefois durement l’entreprise familiale, entièrement détruite par un bombardement en 1941. Après avoir décroché son baccalauréat à Limoges, le jeune homme intègre la prestigieuse école HEC Paris en 1945 grâce à une bourse d’État. Il en sort diplômé en 1946 avec un mémoire remarqué sur l’organisation commerciale du réseau de concessions. Pierre Dreyfus, figure montante de la Régie, lui propose d’intégrer la direction générale à Paris. Pourtant, l’étudiant décline l’offre pour reprendre le garage paternel en ruine. À seulement 24 ans, il devient le plus jeune concessionnaire de la marque au losange.

En 1952, il consolide son ancrage dans l’écosystème automobile en épousant Michelle Escoffier, fille d’un influent concessionnaire parisien. De cette union naîtront trois enfants : Marie, Zoé et Jean-Charles.

Le pilote chevronné qui testait ses propres limites

Pour faire prospérer son affaire, le concessionnaire normand parcourt près de cent mille kilomètres par an au volant d’une modeste Renault 4CV. Il forge alors une conviction inébranlable : la compétition constitue le laboratoire idéal pour fiabiliser la série, tandis que les trophées représentent le meilleur argument de vente. Dès lors, il s’aligne au départ des courses régionales et nationales pour éprouver la mécanique.

Ses débuts au Rallye Monte-Carlo en 1950 sont compliqués par des tempêtes de neige, mais il décroche sa première victoire de catégorie quelques mois plus tard au Rallye de Dieppe. Remarqué par le service compétition de Billancourt, il reçoit le statut de pilote officiel et se voit confier une déclinaison plus affûtée de la citadine. Entre 1952 et 1954, associé à son complice Louis Pons, il accumule les exploits en remportant sa catégorie à trois reprises consécutives aux Mille Miglia.

Le duo triomphe également sur les routes exigeantes du Liège-Rome-Liège et lors du Tour de France Automobile. En 1954, sa brillante performance lors de la Coupe des Alpes achève de convaincre le pilote d’exploiter tout le potentiel de ces mécaniques compactes. Il mettra un terme à sa carrière de pilote en 1957 pour se consacrer pleinement à la gestion de son entreprise.

La naissance d’Alpine : le triomphe de la légèreté et du composite

Sur les tracés sinueux des montagnes européennes, Jean Rédélé constate rapidement les limites de la 4CV de série. Malgré une boîte à cinq vitesses sur mesure et une puissance portée à quarante chevaux, l’auto plafonne en vitesse de pointe à cause d’une carrosserie trop lourde et peu aérodynamique. Il décide donc d’imaginer une carrosserie profilée et légère, privilégiant l’agilité plutôt que la force brute du moteur.

Il fait d’abord appel au styliste italien Giovanni Michelotti et au carrossier Allemano à Turin pour concevoir des prototypes en aluminium appelés « Rédélé Spéciale ». Après une tentative d’exportation avortée aux États-Unis avec le projet « The Marquis », l’artisan dieppois s’oriente vers une technologie révolutionnaire : le plastique renforcé de fibre de verre et la résine polyester. En collaborant avec les carrossiers Chappe et Gessalin, il découvre un matériau économique à mouler, facile à réparer et particulièrement léger.

Le 6 juillet 1955 marque un tournant historique avec la création officielle de la Société des Automobiles Alpine. Le nom choisi rend un hommage direct au plaisir ressenti en négociant les virages des massifs alpins lors de ses victoires sportives. L’aventure industrielle démarre modestement dans les ateliers parisiens de son beau-père, avant de transférer sa production à Dieppe, rue Pasteur, puis avenue de Bréauté.

De l’A106 à l’A110 : l’épopée mécanique du créateur d’Alpine

Le premier modèle de la jeune marque, l’Alpine A106, reprend le châssis et la mécanique éprouvée de la 4CV, habillés d’une élégante robe en fibre de verre. Présentée en versions coach et cabriolet, elle séduit immédiatement une clientèle sportive en quête d’originalité. Quelques années plus tard, l’A108 adopte les éléments mécaniques de la nouvelle Dauphine et introduit la formule du coupé surbaissé.

C’est en 1962 qu’apparaît le chef-d’œuvre absolu de la marque : la mythique A110 Berlinette. Conçue autour des composants de la Renault 8 et magnifiée par les préparations du motoriste Marc Mignotet, cette voiture compacte et racée s’impose rapidement comme la reine incontestée des épreuves routières. Sa silhouette basse et son équilibre dynamique font sensation auprès des pilotes professionnels comme des amateurs.

Le rayonnement de l’entreprise s’étend rapidement au-delà des frontières nationales grâce à des accords de production sous licence : au Brésil avec la Willys Interlagos, mais aussi en Espagne, au Mexique et en Bulgarie. Parallèlement, l’artisan ne résiste pas à l’appel de la vitesse pure et engage ses bolides en Formule 3 ainsi qu’aux 24 Heures du Mans avec des prototypes profilés comme l’A210.

L’apogée sportive et l’intégration chez Renault

Au début des années soixante-dix, la réputation sportive de la marque atteint des sommets planétaires. Jean-Claude Andruet s’adjuge le Championnat d’Europe des Rallyes en 1970, avant qu’Alpine ne domine le Championnat International des Marques en 1971 grâce aux succès retentissants d’Ove Andersson. L’apothéose arrive en 1973 lors de la création du tout premier Championnat du Monde des Rallyes (WRC).

Grâce à un triplé mémorable au Rallye Monte-Carlo et une régularité impressionnante tout au long de la saison, l’équipe dieppoise décroche le premier titre mondial des constructeurs avec une avance écrasante sur les géants industriels de l’époque. Toutefois, ce triomphe sportif masque des fragilités économiques grandissantes. Une grève rude paralyse l’usine en 1972, tandis que le premier choc pétrolier frappe de plein fouet le secteur des voitures de sport.

Pour préserver la pérennité de son usine et le travail de ses ouvriers, Jean Rédélé accepte de céder 55 % du capital à la Régie Renault en 1973. Le constructeur national prend le contrôle total de l’entité entre 1974 et 1977 pour former Renault Sport. Après avoir brièvement assuré la direction de la nouvelle structure, le fondateur choisit de tourner la page et quitte l’entreprise en 1978, l’année même où l’Alpine A442 décroche la victoire absolue aux 24 Heures du Mans.

L’empreinte durable de l’industriel dieppois

Après son départ de la marque au A fléché, l’entrepreneur se recentre sur le développement de son groupe commercial automobile, gérant plusieurs concessions Renault de premier plan et des infrastructures de stationnement. Il diversifie également ses activités industrielles avec l’entreprise Scoma, spécialisée dans les liaisons mécaniques de précision pour l’automobile et l’aéronautique, tout en cultivant sa passion pour le nautisme et la navigation en haute mer.

Fait Chevalier de la Légion d’honneur, il reste une figure profondément respectée par les passionnés d’automobile jusqu’à sa disparition survenue le 10 août 2007 à son domicile parisien, à l’âge de 85 ans. Son héritage se perpétue à travers la relance de la marque par le groupe Renault, qui a su réinterpréter l’esprit originel de la Berlinette.

En plaçant la légèreté structurelle au cœur de son équation mécanique, Jean Rédélé a défini une philosophie automobile intemporelle dont la modernité résonne encore avec force dans les défis d’ingénierie contemporains.


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