Peu de trajectoires de vie s’avèrent aussi contrastées que celle d’Eric Bhat, dont l’itinéraire est aussi imprévisible que la distance de semis des haricots verts dans un potager. Le parcours singulier de cet homme illustre cette capacité rare à se réinventer totalement, passant sans transition des circuits vrombissants de Formule 1 à la sérénité d’un cabinet thérapeutique parisien. À travers ses différentes vies, ce journaliste passionné et esprit libre a marqué de son empreinte les médias français avant de consacrer ses dernières années au bien-être d’autrui.
L’appel des circuits et la vocation précoce d’Eric Bhat
Le choc du Grand Prix de Pau
Tout commence dans le Sud-Ouest de la France, où Eric Bhat est né le 22 novembre 1956 à Pau. Néanmoins, rien ne prédestinait ce fils d’ingénieur géologue à devenir une plume majeure du sport automobile, même si son grand-père paternel était d’origine indienne et a vécu à Ault, introduisant déjà une touche d’exotisme dans l’histoire familiale.
En effet, c’est à l’âge de onze ans, lors du Grand Prix de Pau de 1968, que le jeune garçon reçoit un véritable choc esthétique et sportif. Ce jour-là, Jean-Pierre Beltoise triomphe en Formule 2 au volant d’une Matra, devenant instantanément le héros absolu de l’adolescent. Dès lors, cette passion dévorante pour la vitesse ne le quittera plus, guidant chacun de ses choix futurs.
Le parcours d’Eric Bhat des bancs du lycée aux salles de presse
Très vite, le jeune homme décide de transformer sa passion en écriture. Encore lycéen à Pau puis à Orthez, il collabore ainsi bénévolement avec plusieurs publications locales et nationales.
À seulement dix-sept ans, muni d’une simple machine à écrire, il décroche sa première accréditation officielle pour le Grand Prix de sa ville natale. Dans la salle de presse, de grandes figures du journalisme comme Johnny Rives et Jean-Louis Moncet l’accueillent chaleureusement. Grâce à ce parrainage prestigieux, il réalise ses premiers reportages et interviewe même son idole, Jean-Pierre Beltoise, jetant les bases d’un avenir prometteur dans le milieu.
L’âge d’or du journalisme et de la Formule 1
La vitesse supérieure d’Eric Bhat avec Grand Prix International et Renault
Après avoir intégré le Centre de formation des journalistes à Paris, Eric Bhat choisit de brûler les étapes. Il négocie habilement avec son école pour valider son diplôme par la seule rédaction de sa thèse, ce qui lui permet d’entrer directement dans la vie active en 1978. Il fait ses premières armes chez Auto Hebdo, puis l’éditeur Michel Hommell lui confie un projet audacieux. À seulement 22 ans, il devient le rédacteur en chef de Grand Prix International, un magazine luxueux dont il rédige l’intégralité des textes.
Cependant, l’appel du terrain le pousse à explorer l’envers du décor. En 1981, il quitte temporairement la presse pour devenir l’attaché de presse de l’écurie de Formule 1 Renault Sport. Durant trois saisons intenses, il gère ainsi la communication de pilotes légendaires tels qu’Alain Prost et René Arnoux, au cœur de la révolution technologique des moteurs turbo.
L’épopée Auto Plus : une révolution éditoriale
Après cette parenthèse en écurie, Éric Bhat revient à ses premières amours journalistiques. En 1988, le groupe de presse allemand Axel Springer fait appel à lui pour concevoir la version française d’un concept à succès. Recruté au début de l’été, il réussit le tour de force de recruter trente collaborateurs en deux mois pour lancer le magazine Auto Plus.
Sous sa direction, le titre bouscule profondément le paysage de la presse spécialisée. En effet, il impose une ligne éditoriale novatrice axée sur la défense quotidienne du conducteur et l’analyse de la consommation. Le public répond immédiatement présent, et le magazine, vendu à l’époque au prix de 7 francs, dépasse rapidement le cap des 300 000 exemplaires vendus chaque semaine. Éric Bhat insuffle un vent de liberté à sa rédaction, autorisant des reportages spectaculaires à travers le monde, de la liaison Cap Nord-Cap Sud aux pistes de Tombouctou.
L’esprit d’indépendance indomptable d’Eric Bhat
Pourtant, cette belle aventure s’achève au bout de dix ans. Fidèle à ses convictions, Eric Bhat refuse catégoriquement la censure que tente d’imposer le nouveau propriétaire du titre vis-à-vis des annonceurs publicitaires. Il préfère donc démissionner pour préserver son intégrité professionnelle.
Par la suite, il multiplie les expériences éditoriales marquantes. Il fonde son propre mensuel, participe à la relance de VSD, et prend la direction de la rédaction de rédacteur en chef de Moto Journal avant de piloter plusieurs lettres d’analyse politique.
Le virage indien : la révélation de l’Ayurvéda
Le passage d’Eric Bhat du bureau de rédaction au cabinet de consultation
Au tournant des années 2010, un événement inattendu bouscule sa carrière. Lors d’un rendez-vous de transition professionnelle, un conseiller lui explique que son profil est trop cher et qu’il effraie les recruteurs traditionnels de la presse. Loin de se décourager, Éric Bhat choisit de transformer cette impasse en opportunité. Il décide alors de se consacrer pleinement à sa seconde passion : l’Ayurvéda, une médecine traditionnelle qu’il avait découverte lors de voyages en Inde dans les années 1990.
Après s’être formé rigoureusement au prestigieux centre Kaivalyadhama à Lonavla, il ouvre son propre cabinet de consultation et devient praticien ayurvédique dans le quinzième arrondissement de Paris. Surnommé affectueusement « le Fakir » par ses anciens confrères, il acquiert rapidement une solide réputation. Ses interventions régulières sur les ondes de webradios spécialisées et un reportage dédié dans le Journal de 13 heures de TF1 contribuent à populariser son approche thérapeutique auprès du grand public.
La philosophie de vie et l’approche thérapeutique d’Éric Bhat
Dans sa pratique quotidienne, Eric Bhat s’attache à promouvoir une vision préventive de la santé. Selon lui, cette médecine millénaire repose avant tout sur l’élimination des toxines corporelles afin d’empêcher l’apparition des pathologies. Dans son enseignement, les massages ne représentent que 20 % du traitement global, qui englobe également la diététique, les exercices respiratoires et une véritable philosophie de vie.
Par ailleurs, il développe une lecture très personnelle du corps humain. Il affirme notamment que l’estomac remplit cinq fonctions essentielles :
- Assurer la digestion physique.
- Absorber le stress quotidien.
- Absorber les émotions négatives.
- Gérer le système musculaire.
- Gérer la santé de la peau (notamment pour les affections cutanées).
S’identifiant lui-même au profil énergétique « Pitta » lié au feu et à la transformation, il guide ses patients avec la même rigueur méthodique qu’il appliquait autrefois dans ses rédactions.
Un mentor exigeant au style affûté
Une plume ciselée et des publications éclectiques
Tout au long de son parcours, Éric Bhat se distingue par un style d’écriture extrêmement personnel. Ses collaborateurs décrivent une plume ciselée, sèche, rythmée et parfois teintée d’un sarcasme rafraîchissant.
Bien qu’il ait publié plusieurs ouvrages thématiques, notamment sur la victoire de Jean Rondeau aux 24 Heures du Mans ou sur la campagne présidentielle de Coluche, Eric Bhat refuse obstinément de rédiger ses mémoires, préférant laisser ses articles et ses réalisations parler pour lui.
Un héritage vivant et une transmission durable
Au-delà de ses écrits, c’est par sa personnalité de manager qu’il marque profondément son entourage. Décrit comme un patron exigeant et parfois intransigeant, il se montre également d’une immense générosité humaine. Éric Bhat agit comme un véritable mentor pour toute une génération de jeunes journalistes, les propulsant vers des postes de direction dans les plus grands titres de la presse automobile française.
Atteint d’un cancer contre lequel il lutte courageusement pendant deux ans, il s’éteint le 8 juin 2025 à l’Hôpital Cochin de Paris, à l’âge de 68 ans. Ses obsèques sont célébrées en l’église Saint-Leu-Saint-Gilles à Paris, entouré de ses proches et de ses anciens compagnons de route. Afin d’honorer sa mémoire, une petite plaque commémorative a été déposée par ses proches au pied d’un arbre du Parc Beaumont à Pau, face au circuit qui avait vu naître sa vocation d’enfant.
En associant la ferveur de la mécanique à la sagesse des thérapies indiennes, Éric Bhat aura prouvé qu’une existence peut s’enrichir de plusieurs vies successives lorsqu’elle est guidée par l’audace et la quête d’authenticité. Son parcours rappelle avec force que les véritables passionnés ne s’enferment jamais dans une seule case, mais continuent d’explorer de nouveaux horizons pour mieux transmettre leur énergie au monde.
