Deux acteurs en costumes d'époque sur le tournage du Cléopâtre film Elizabeth Taylor

Le film Cléopâtre avec Elizabeth Taylor : les scandales d’un tournage pharaonique

Dans l’histoire du septième art, peu d’œuvres incarnent autant la démesure et la passion que le film Cléopâtre avec Elizabeth Taylor. Sortie sur les écrans en 1963, cette superproduction sur la reine d’Égypte a marqué à jamais les mémoires par son budget pharaonique, ses scandales retentissants et son destin tumultueux.

Une épopée intime aux ambitions shakespeariennes

Le drame psychologique derrière le gigantisme

Pour comprendre la singularité de cette œuvre, il faut analyser l’ambition artistique de son réalisateur. Joseph L. Mankiewicz conçoit ce projet non comme un simple péplum à grand spectacle, mais comme un drame psychologique et intimiste en Scope et couleurs. Il choisit délibérément de privilégier les ressorts psychologiques, le huis-clos et les dialogues affûtés. En conséquence, les scènes de batailles se retrouvent réduites à l’extrême au profit de la tension dramatique.

Une héroïne moderne et politique

Mankiewicz s’écarte volontairement du mythe de la simple sirène ou de la vamp séductrice. Il choisit de dépeindre Cléopâtre comme une femme politique d’une immense envergure. Elle s’impose comme l’une des premières femmes à gouverner dans un monde d’hommes. Son intelligence politique éveille l’ambition de César et cause, par la suite, la chute de Marc Antoine.

Une structure bipartite entre raison et passion

L’œuvre se divise en deux segments distincts. La première partie se concentre sur la relation entre Cléopâtre et César, traitée sur le ton d’une comédie sophistiquée où le mot « amour » n’est jamais prononcé. La seconde partie bascule dans la relation avec Marc Antoine, beaucoup plus luxuriante, romantique et tragique. Pour lier ces deux mondes, le réalisateur utilise un glissement stylistique du réalisme vers le concept de prophétie à travers la déesse Isis.

La genèse chaotique d’un tournage légendaire

De la série B bon marché au cachet historique

Rien ne laissait présager un tel destin en septembre 1959. Lors de la première réunion entre le producteur Walter Wanger et la direction de la 20th Century Fox, le studio souhaite simplement produire un remake rapide et bon marché du film muet de 1917. Les dirigeants estiment alors que n’importe quelle actrice à cent dollars la semaine ferait l’affaire.

Cependant, le producteur exige Elizabeth Taylor. Pour refuser poliment, la star demande par provocation un cachet historique d’un million de dollars. À la surprise générale, le studio accepte sa demande. Cette décision fait d’elle l’actrice la mieux payée de l’époque. De plus, elle obtient un droit de regard inédit sur le choix du réalisateur.

Le fiasco climatique de Pinewood

Le tournage débute sous la direction de Rouben Mamoulian aux studios de Pinewood, près de Londres. Ce choix géographique, motivé par des raisons fiscales, s’avère catastrophique. Le climat anglais déploie sa pluie, son brouillard et sa boue, détruisant quotidiennement les décors extérieurs qu’il faut repeindre sans cesse. Les palmiers importés dépérissent rapidement et la buée sort de la bouche des acteurs lors des prises.

Pour couronner le tout, Elizabeth Taylor contracte une grave méningite en octobre 1960. Comme la star figure dans presque toutes les scènes, la production se retrouve totalement paralysée. En janvier 1961, après seize semaines d’arrêt, l’équipe n’a mis en boîte que dix minutes de film exploitables pour un coût de près de cinq millions de dollars. Face à ce désastre, le réalisateur choisit de démissionner.

L’arrivée de Mankiewicz et le transfert à Rome

Sur suggestion de l’actrice principale, la Fox recrute Joseph L. Mankiewicz. Pour le convaincre, le studio n’hésite pas à racheter sa maison de production pour une somme colossale. Dès son arrivée, le nouveau réalisateur rejette le scénario existant, qu’il juge illisible et intournable. Il décide de déplacer immédiatement la production à Cinecittà, près de Rome, et sur l’île d’Ischia.

Malheureusement, la santé de la star perturbe à nouveau le calendrier. En mars 1961, une pneumonie gravissime frappe l’actrice. Une trachéotomie d’urgence lui sauve la vie, laissant une cicatrice visible dans plusieurs scènes du film. Le tournage principal reprend finalement en septembre 1961 à Rome, alors que le scénario n’est écrit qu’à moitié. Mankiewicz subit un rythme exténuant, tournant le jour et réécrivant la nuit sous l’influence de stimulants et de sédatifs.

La folie des grandeurs et le gouffre financier

Les chiffres d’un budget hors de contrôle

Le budget initial, estimé à environ deux millions de dollars, explose pour atteindre la somme astronomique de 44 millions de dollars. Cette démesure financière se reflète particulièrement dans la garde-robe d’Elizabeth Taylor. La star porte un record de 65 costumes différents, dont une robe faite à la main en or 24 carats.

Des décors dantesques sans effets numériques

Les équipes construisent plus de 80 décors monumentaux. Pour l’entrée de la reine à Rome, les constructeurs créent un char en forme de Sphinx géant, l’un des plus grands décors réels de l’histoire du cinéma. Ce char immense avance grâce à l’effort de centaines de figurants, sans aucun effet numérique. La production commande également la reconstruction de deux cents galères romaines et égyptiennes grandeur nature.

Ce gouffre financier colossal menace directement la survie de la 20th Century Fox. Bien que le long-métrage devienne le plus grand succès commercial de l’année 1963, le studio mettra plus de dix ans à amortir totalement les coûts de production.

Le scandale Taylor-Burton : une passion qui ébranle Hollywood

Un coup de foudre sous l’œil des paparazzi

Durant l’automne 1961, Elizabeth Taylor et Richard Burton, tous deux mariés de leur côté, entament une liaison passionnée sur le plateau de tournage. Leur complicité crève l’écran, mais leur relation hors caméra déclenche un cataclysme médiatique mondial. Les paparazzis assiègent le tournage jour et nuit pour obtenir un cliché des deux amants.

La fureur du Vatican et l’impact médiatique

La ferveur autour de ce couple illégitime dépasse rapidement les frontières d’Hollywood. Le Vatican intervient publiquement pour dénoncer leur liaison. L’institution religieuse condamne publiquement la relation, qualifiant l’actrice de mauvaise influence et de briseuse de couple. Ce scandale planétaire offre toutefois une publicité incomparable au film, captivant le public bien avant sa sortie en salles.

La guerre du montage : le combat de Joseph L. Mankiewicz

Le rêve brisé d’une œuvre en deux parties

Joseph L. Mankiewicz accumule plus de six heures de pellicule lors des prises de vues. Pour préserver l’épaisseur psychologique des personnages et la cohérence historique, il souhaite diviser l’œuvre en deux films distincts de trois heures chacun : le premier consacré à César, le second à Marc Antoine.

Le sabrage de Darryl F. Zanuck et ses conséquences

En 1962, Darryl F. Zanuck prend la tête de la Fox et refuse catégoriquement cette option. Il confisque les bobines et fait couper plus de deux heures de film pour le réduire à environ quatre heures, puis un peu plus de trois heures pour l’exploitation courante. Ce montage tronqué engendre de nombreux faux raccords et des ellipses narratives brutales. Le réalisateur tentera en vain, tout au long de sa vie, de récupérer les bobines coupées par le studio.

De la quasi-faillite à la réhabilitation critique

Un accueil initial glacial mais rentable

À sa sortie en 1963, les critiques de la presse se montrent globalement mitigées, voire très dures. Le jeu d’Elizabeth Taylor subit de vives attaques, tandis que Rex Harrison reçoit des éloges unanimes pour son interprétation de Jules César. De plus, ce gouffre financier force la Fox à rationaliser ses autres productions. Ce chaos budgétaire provoque indirectement le renvoi de Marilyn Monroe de son dernier projet en cours.

La reconnaissance tardive d’un chef-d’œuvre

Avec le temps, la perception du film change radicalement. Le public et les historiens du cinéma le reconnaissent aujourd’hui comme un chef-d’œuvre de l’âge d’or hollywoodien. On loue la modernité de son écriture, la performance tragique de Richard Burton et la justesse d’Elizabeth Taylor.

Le film reçoit finalement neuf nominations aux Oscars et en remporte quatre, notamment pour sa direction artistique et ses costumes. Pour la projection en salle, les spectateurs ont pu apprécier la richesse visuelle sublimée par le procédé Todd-AO et la partition musicale composée par Alex North.

Aujourd’hui encore, cette œuvre monumentale demeure le symbole absolu d’un cinéma spectaculaire et passionné, où la réalité des coulisses a fini par rejoindre la légende de l’écran.


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