Dominique Labourier s’est imposée dès les années 1970 comme l’un des visages les plus singuliers et magnétiques du cinéma d’auteur européen. Tour à tour muse collaborative de la Nouvelle Vague, militante ouvrière pour le grand écran et héroïne de fictions patrimoniales à la télévision, l’actrice a tracé un parcours sans compromis. Loin des sentiers balisés de la célébrité éphémère, elle a toujours privilégié l’exigence du texte et la liberté de jeu.
Son visage reste indissociable d’une créativité foisonnante, caractérisée par des allers-retours constants entre grand écran, fictions télévisées de prestige et théâtre contemporain. En explorant des registres dramatiques profonds et des comédies décalées, l’artiste française a marqué plusieurs générations de spectateurs et de cinéphiles à travers le monde.
Une vocation précoce née devant le cinéma italien
Née le 29 avril 1943, Dominique Labourier grandit avec une sensibilité artistique très affirmée. Si la plupart des répertoires biographiques situent sa naissance à Reims, quelques sources mentionnent Paris. Sa vocation théâtrale s’éveille très tôt. À l’âge de treize ans, la découverte de La Strada de Federico Fellini agit comme une véritable révélation et scelle son désir de jouer.
À dix-sept ans, la jeune femme décide de renoncer aux études universitaires pour embrasser pleinement l’art dramatique. Elle rejoint alors la célèbre école de Tania Balachova à Paris. Cette formation exigeante affine son tempérament d’interprète et lui apprend à habiter ses personnages avec une intensité sans artifice. Rapidement repérée par les professionnels, elle remporte le prix Bistingo, une récompense saluant la comédienne la plus prometteuse de sa génération.
Ses premiers pas professionnels s’effectuent à la fin des années 1960. Sur le petit écran, elle se fait remarquer en 1967 dans le feuilleton Les Oiseaux rares de Jean Dewever, où elle partage l’affiche avec Claude Jade. Dans la foulée, le réalisateur Claude Santelli lui confie le rôle principal de Prue dans Sarn, une paysanne défigurée. Cette composition bouleversante inaugure une longue fidélité artistique entre le metteur en scène et l’actrice.
L’âge d’or du cinéma d’auteur des années 1970
Au début de la décennie 1970, Dominique Labourier fait une entrée remarquée dans un cinéma engagé et novateur. Elle tourne d’abord sous la direction de Marin Karmitz dans Camarades, puis apparaît aux côtés de Marcello Mastroianni dans Ça n’arrive qu’aux autres de Nadine Trintignant. En 1972, elle tient le rôle principal de Pierrette, une militante d’usine, dans Beau Masque de Bernard Paul, adapté du roman de Roger Vailland. Cette interprétation puissante confirme sa capacité à incarner des personnages complexes et politiquement conscients.
Elle poursuit dans cette voie historique avec Les Camisards de René Allio, où elle interprète Marie Bancilhon. Mais c’est en 1974 que sa carrière prend un tournant décisif sur le plan international grâce à un projet cinématographique expérimental devenu culte.
L’expérience fondatrice de Céline et Julie vont en bateau
Aux côtés de Juliet Berto, Bulle Ogier et Barbet Schroeder, Dominique Labourier participe activement à la conception de Céline et Julie vont en bateau, chef-d’œuvre de Jacques Rivette sorti en 1974. Dans cette œuvre ludique et labyrinthique, elle n’est pas seulement l’interprète de Julie : elle coécrit le scénario et façonne les dialogues de son personnage avec ses partenaires.
Le film raconte l’amitié mystérieuse et fantaisiste entre deux femmes prises au piège d’une intrigue mélodramatique dans une maison hantée. Cette création collective obtient un immense succès critique. Elle consacre définitivement la célèbre interprète auprès des cinéphiles du monde entier, qui saluent son audace narrative et sa présence rayonnante.
« ` Repères : les grands rôles des années 1970
- 1972 : Beau Masque (Bernard Paul) — Pierrette
- 1972 : Les Camisards (René Allio) — Marie Bancilhon
- 1974 : Céline et Julie vont en bateau (Jacques Rivette) — Julie (et co-autrice)
- 1975 : Pas si méchant que ça (Claude Goretta) — Marthe Vaucher
- 1976 : Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000 (Alain Tanner) — Marguerite Certoux
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Collaborations avec le nouveau cinéma suisse
Durant cette même période faste, Dominique Labourier devient une collaboratrice privilégiée des cinéastes suisses francophones, alors à la pointe du renouveau européen. En 1975, Claude Goretta lui offre le rôle de Marthe, l’épouse de Gérard Depardieu, dans Pas si méchant que ça. Elle y livre une prestation tout en retenue face à Marlène Jobert.
L’année suivante, Alain Tanner fait appel à elle pour Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000. Au sein d’une communauté utopique portée par des idéaux post-mai 68, elle campe Marguerite Certoux aux côtés de Jean-Luc Bideau. Ces œuvres chorales mettent en lumière son jeu généreux, moderne et résolument ancré dans les questionnements sociétaux de son temps.
De Fellini aux drames intimistes des années 1980
L’année 1980 marque une consécration symbolique pour Dominique Labourier : elle tourne sous la direction de Federico Fellini dans La Cité des femmes, incarnant une militante féministe dans cette fresque onirique. Ce tournage résonne comme un hommage à ses débuts, puisque le cinéaste italien avait fait naître sa vocation d’actrice des années plus tôt.
Durant cette décennie, elle alterne avec brio des drames intimistes et des fresques historiques. Dans Chère inconnue de Moshé Mizrahi, elle donne la réplique à Simone Signoret. Elle retrouve ensuite le cinéaste Jacques Rouffio pour plusieurs projets marquants, dont La Passante du Sans-Souci en 1982, où elle interprète Charlotte Maupas aux côtés de Romy Schneider et Michel Piccoli, puis L’État de grâce en 1986 et L’Orchestre rouge en 1989.
En 1986, l’actrice de Céline et Julie vont en bateau impressionne également le public dans Sauve-toi, Lola de Michel Drach. Elle y incarne avec pudeur et courage le combat d’une femme frappée par la maladie, confirmant l’amplitude de sa palette émotionnelle.
Fidélité au petit écran et adaptations patrimoniales
Parallèlement au grand écran, Dominique Labourier consacre une large part de son talent à la télévision de création. Elle retrouve régulièrement Claude Santelli pour des adaptations classiques, interprétant notamment Toinette dans Le Malade imaginaire et prêtant ses traits à Jeanne d’Arc dans Sainte Jeanne. En 1978, elle incarne Thérèse Le Vasseur dans la prestigieuse mini-série de Claude Goretta, Les Chemins de l’exil, consacrée aux dernières années de Jean-Jacques Rousseau.
Dans les années 1990 et 2000, elle devient une figure récurrente des grandes fictions patrimoniales françaises. Sous la direction de Jean-Daniel Verhaeghe, elle joue la mère de l’héroïne dans Eugénie Grandet face à Jean Carmet, puis participe à l’adaptation du Père Goriot. En 2001, elle retrouve Claude Goretta dans Thérèse et Léon, où elle tient le rôle principal de Thérèse Blum face à Claude Rich.
Ces fictions télévisées permettent à la comédienne d’explorer un répertoire classique exigeant tout en restant accessible au plus grand nombre. Sa présence s’étend jusqu’à des séries populaires contemporaines, comme Les Petits Meurtres d’Agatha Christie en 2011 ou la fresque historique Black and White en 2020.
Le refuge des planches et la transmission théâtrale
À partir des années 1990, le cinéma grand public propose moins de rôles d’envergure aux actrices de sa génération. Dominique Labourier choisit alors de réorienter prioritairement son activité vers la scène théâtrale. Ce choix délibéré lui offre un espace de liberté et de renouveau créatif.
Sur les planches, elle collabore avec les plus grands metteurs en scène du théâtre français et européen. Elle travaille sous la direction de Roman Polanski, Laurent Terzieff, Roger Planchon ou encore Michel Fagadau. Elle noue également un compagnonnage artistique particulièrement fécond avec Jacques Lassalle, qui la dirige dans plusieurs pièces du répertoire classique et contemporain.
Au cinéma, ses apparitions se font plus sélectives mais toujours mémorables. Elle participe notamment à l’adaptation proustienne de Raoul Ruiz, Le Temps retrouvé en 1999, puis incarne la rigide Madame Lancelin dans Les Blessures assassines de Jean-Pierre Denis en 2000. Plus récemment, elle a partagé l’affiche de Tiens-toi droite de Katia Lewkowicz et de La Sainte Famille de Louis-Do de Lencquesaing.
Par son indépendance d’esprit et sa fidélité aux écritures d’auteur, Dominique Labourier incarne une page lumineuse de la création dramatique francophone, dont l’exigence continue d’inspirer les amoureux du septième art et du théâtre.





