Portrait pensif d'un homme face à une maison sur fond rouge évoquant le film douleur et Gloire

Le chef-d’œuvre intime d’Almodóvar : douleur et Gloire, entre mémoire et création

Comment un artiste peut-il continuer à vivre lorsque son corps et son esprit refusent de créer ? C’est à cette question vertigineuse que répond Pedro Almodóvar dans son long-métrage sorti en 2019. Avec le film douleur et Gloire, le cinéaste espagnol livre une œuvre d’une sensibilité rare, oscillant constamment entre la réalité de sa propre existence et la magie de la fiction.

Ce long-métrage ne se contente pas de retracer le parcours d’un homme ; il explore la manière dont la création artistique s’alimente des blessures du passé. À travers le portrait de son double cinématographique, le réalisateur madrilène offre au public un puzzle émotionnel d’une grande pudeur.

Un autoportrait stylisé aux frontières de l’autofiction

Dans douleur et Gloire, le spectateur suit Salvador Mallo, un réalisateur madrilène vieillissant et solitaire qui approche des 70 ans. Interprété par un Antonio Banderas métamorphosé, ce protagoniste souffre de multiples pathologies physiques et psychiques qui le paralysent totalement. Pour concevoir ce personnage, Almodóvar s’est largement inspiré de sa propre vie, même s’il refuse de qualifier le film de strictement autobiographique.

Le cinéaste a poussé le souci du détail jusqu’à faire reconstruire en studio une réplique exacte de son appartement de Madrid. L’équipe de décoration a directement prélevé ses propres meubles, ses tableaux et ses objets personnels pour habiller le décor. De son côté, Antonio Banderas a adopté la coiffure hirsute et le style vestimentaire caractéristique du réalisateur pour parfaire cette troublante ressemblance.

Cette démarche rappelle inévitablement celle de Federico Fellini dans Huit et demi, où Marcello Mastroianni incarnait le double d’un cinéaste fatigué. Ici, le film vient clore une trilogie thématique involontaire, entamée avec La Loi du désir en 1987 et poursuivie avec La Mauvaise Éducation en 2004. Ces trois œuvres partagent un fil conducteur : un metteur en scène y affronte les tourments de son art et de ses désirs.

Le fil d’une mémoire retrouvée

L’intrigue bascule lorsque la cinémathèque décide de restaurer et de projeter Sabor, un chef-d’œuvre de jeunesse de Salvador. Cet événement pousse le réalisateur à renouer le contact avec Alberto Crespo, son acteur principal avec qui il était brouillé depuis plus de trois décennies. Cette rencontre le plonge dans une spirale inattendue, l’initiant à l’héroïne pour tenter d’apaiser ses souffrances.

Sous l’effet de ces substances et de la nostalgie, le film déploie une série de flash-backs lumineux qui retracent la genèse de sa sensibilité artistique :

  • Son enfance pauvre dans les années 1960 à Paterna, passée dans une habitation troglodytique avec ses parents ;
  • La figure de sa mère Jacinta, incarnée jeune par Penélope Cruz, qui tente de lui offrir une éducation malgré le manque de ressources ;
  • Son premier éveil sensoriel et homosexuel face à Eduardo, un jeune maçon analphabète ;
  • Ses amours passionnées des années 1980 à Madrid, marquées par des retrouvailles poignantes avec son ancien amant Federico.

Cette construction narrative permet de comprendre comment chaque cicatrice de la vie de Salvador a nourri son cinéma.

Un triomphe critique et public international

Lors de sa présentation au Festival de Cannes en mai 2019, le film a suscité une immense vague d’enthousiasme. La critique a salué la maturité du cinéaste. Le quotidien Le Monde y a vu son film le plus achevé depuis Tout sur ma mère, tandis que La Croix a loué une construction en forme de puzzle émotionnel d’une grande brio.

Le long-métrage a également rencontré son public en salles, rassemblant plus de 920 000 spectateurs en France et dépassant le million d’entrées en Espagne. Cette reconnaissance s’est traduite par une impressionnante moisson de récompenses. Lors des Goya 2020, l’équivalent espagnol des César, le film a raflé plusieurs prix majeurs :

  • Meilleur film ;
  • Meilleur réalisateur pour Pedro Almodóvar ;
  • Meilleur acteur pour Antonio Banderas, également récompensé à Cannes ;
  • Meilleur scénario original et meilleure musique pour Alberto Iglesias.

Le film a également représenté l’Espagne aux Oscars en décrochant une nomination dans la catégorie du meilleur film international.

Quelques ombres au tableau

Malgré ce concert de louanges, certaines voix ont nuancé la portée de l’œuvre. Quelques observateurs ont regretté un rythme parfois trop lent et une mise en scène moins flamboyante ou baroque que les précédents opus du réalisateur. D’autres ont relevé des détails plus anecdotiques, comme une légère incohérence visuelle concernant le personnage de la mère : Julieta Serrano, qui joue Jacinta âgée, a les yeux bleus, alors que Penélope Cruz, qui l’incarne jeune, a les yeux marrons.

Néanmoins, ces quelques réserves ne gâchent en rien la beauté de cette introspection. En affrontant ses propres démons et ses limites physiques, le cinéaste prouve que l’art reste le plus puissant des remèdes.

Avec ce portrait bouleversant, le réalisateur espagnol signe une magnifique déclaration d’amour au septième art. En transformant ses souffrances intimes en matière cinématographique, il rappelle que le cinéma possède ce pouvoir unique de réparer les vivants et de sublimer le passé.


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