Une femme en rouge tient la main d'une personne âgée allongée dans la Chambre d'à côté

L’art d’accompagner la fin de vie : le vibrant plaidoyer de la Chambre d’à côté

Comment faire face à la mort d’un proche tout en respectant son ultime liberté ? C’est sur ce fil sensible que se déploie la Chambre d’à côté, le premier long-métrage en langue anglaise du cinéaste espagnol Pedro Almodóvar.

En outre, ce récit intime, qui met en scène deux amies confrontées à la maladie, aborde de front le droit de choisir sa fin de vie. Le réalisateur livre ainsi un véritable plaidoyer en faveur de l’euthanasie, tout en explorant la force des liens humains face à la mort.

Une transition linguistique et une adaptation littéraire soignée de la Chambre d’à côté

L’envolée vers le cinéma anglophone

Pour franchir le pas de la langue anglaise, le réalisateur s’est longuement préparé. En effet, il avait déjà réalisé deux courts-métrages anglophones remarqués : La Voix humaine en 2020 et Extraña forma de vida en 2023. Pourtant, il avait auparavant renoncé à un projet d’adaptation avec l’actrice Cate Blanchett. Ce premier film marque donc une étape majeure dans sa riche carrière.

De la page à l’écran : l’adaptation de Sigrid Nunez

Pour donner vie à la Chambre d’à côté, le scénariste s’est inspiré de la littérature américaine. Le scénario est ainsi une adaptation libre du roman de l’autrice Sigrid Nunez, publié à l’origine en 2020. Grâce à cette matière première, Almodóvar tisse un drame intimiste où se mêlent la résilience, la peur de la mort et l’amitié féminine tardive. De plus, il n’hésite pas à évoquer des sujets d’actualité comme le dérèglement climatique ou la montée des populismes.

Le pacte de la chambre mitoyenne : l’histoire de Martha et Ingrid

Des retrouvailles face à la maladie

L’intrigue débute par des retrouvailles inattendues à New York. Ingrid, une romancière d’autofiction à succès incarnée par Julianne Moore, vient de publier un ouvrage explorant sa peur viscérale de la mort. C’est alors qu’elle apprend qu’une ancienne amie, Martha, est hospitalisée. Cette dernière, jouée par Tilda Swinton, est une ancienne reporter de guerre atteinte d’un cancer du col de l’utérus en phase terminale. Malgré les années de séparation, leur complicité renaît immédiatement dans cette épreuve.

Un code quotidien pour apprivoiser l’absence

Face à l’échec de ses traitements, Martha refuse de subir son agonie et choisit de planifier sa propre mort. C’est pourquoi elle se procure une pilule létale sur le dark web. Elle demande alors à Ingrid de l’accompagner dans une maison de campagne isolée. Son amie accepte de jouer le rôle de témoin silencieux en s’installant dans la chambre mitoyenne afin qu’elle ne meure pas seule.

Pour organiser cette cohabitation singulière, les deux amies mettent en place un protocole quotidien. Chaque matin, si la porte de la chambre de Martha reste ouverte, cela signifie qu’elle est en vie. En revanche, si la porte est fermée, cela annonce qu’elle a pris la pilule et s’en est allée. Ce code visuel d’une grande sobriété donne au film la Chambre d’à côté toute sa tension dramatique, soulignant l’imminence du départ.

Une œuvre esthétique de la Chambre d’à côté entre ombres et lumières

L’élégance visuelle d’un duo d’actrices magistral

La force de cette œuvre repose en grande partie sur l’interprétation de ses deux actrices principales, saluée par la critique. Le duo formé par Tilda Swinton et Julianne Moore insuffle une tendresse infinie à cette confrontation avec le néant. De plus, Almodóvar s’entoure d’une équipe technique chevronnée pour sublimer leurs visages. Le directeur de la photographie Eduard Grau utilise une caméra Arri Alexa 35 et des objectifs anamorphiques pour accentuer la texture des images et valoriser les gros plans.

Par ailleurs, les décors d’Inbal Weinberg et les costumes de Bina Daigeler participent à cette esthétique soignée. Bien que l’histoire se déroule près de Woodstock, la maison de campagne isolée a en réalité été filmée en Espagne, à San Agustín del Guadalix. La partition musicale d’Alberto Iglesias, fidèle collaborateur du cinéaste, apporte quant à elle une atmosphère envoûtante aux accents hitchcockiens.

Des références culturelles et picturales assumées

Fidèle à ses habitudes, le réalisateur parsème son long-métrage de références artistiques majeures. Ainsi, les deux protagonistes visionnent ensemble le film Gens de Dublin de John Huston. Le récit tisse également des parallèles visuels et thématiques avec l’œuvre picturale d’Andrew Wyeth ou encore le film La Corde d’Alfred Hitchcock. Ces clins d’œil enrichissent la réflexion de la Chambre d’à côté sur le passage du temps et la finitude.

Un accueil chaleureux malgré quelques réserves

Le triomphe de la pièce voisine dans les festivals

Dès sa présentation en festival, le long-métrage a suscité un immense intérêt. Lors de sa première mondiale à la Mostra de Venise, l’œuvre a ainsi reçu une ovation debout de 17 minutes. Cette consécration s’est concrétisée par l’obtention du prestigieux Lion d’or du meilleur film. Par la suite, la production a continué sa route triomphale dans les festivals de Toronto et de San Sebastian.

En France, le film est sorti en salles le 8 janvier 2025, distribué par Pathé Films, avant d’être proposé en VOD quelques mois plus tard. Sur le plan commercial, la réalisation a rencontré un succès honorable. Elle a cumulé plus de 600 000 entrées dans les cinémas français. À l’échelle internationale, les recettes globales ont dépassé les 21 millions de dollars, portées notamment par les marchés américain et espagnol.

Une sobriété qui divise les observateurs

Malgré ces distinctions, certains critiques ont exprimé des réserves quant aux choix narratifs d’Almodóvar. Quelques observateurs ont déploré un ton trop sobre, voire froid, qui s’éloigne de la vitalité baroque habituelle du cinéaste. De même, certains dialogues ont été jugés trop explicatifs ou théoriques. Enfin, certains choix spécifiques ont fait débat. C’est le cas du flashback en Irak ou du double rôle confié à Tilda Swinton, qui incarne également la fille de Martha à la fin du récit.

En somme, la Chambre d’à côté s’impose comme une œuvre poignante et nécessaire sur la dignité humaine face à la mort. En dépit de ses quelques longueurs théoriques, ce long-métrage offre une réflexion lumineuse sur l’importance de la présence et de la compassion dans les derniers instants de l’existence.