Avec son port altier, son regard perçant et son élocution impeccable, Jacques Dacqmine a incarné pendant plus de six décennies une certaine idée de la distinction dramatique française. L’acteur a su imposer une présence singulière, naviguant avec une aisance rare entre les grandes tragédies du répertoire classique et les intrigues populaires du grand et du petit écran.
Né à La Madeleine dans le Nord au sein d’une famille industrielle, le jeune homme choisit très tôt la voie des planches. Son parcours exceptionnel témoigne d’une fidélité indéfectible au métier d’acteur, qu’il a également servi en coulisses par de solides responsabilités institutionnelles et syndicales.
Des planches de Molière à la compagnie Renaud-Barrault
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Jacques Dacqmine intègre le prestigieux Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Il y suit les cours dispensés dans la classe d’André Brunot, avant de devenir pensionnaire de la Comédie-Française. Très vite, la vénérable institution lui confie des rôles de premier plan dans des œuvres majeures comme Hamlet, Phèdre ou encore Le Soulier de satin sous la direction de Jean-Louis Barrault.
Cependant, en 1947, le comédien choisit de quitter la Maison de Molière pour rejoindre la toute nouvelle troupe formée par Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault au Théâtre Marigny. Ce choix audacieux lui permet d’explorer un répertoire varié qui mêle pièces classiques et écritures modernes, de Feydeau à Montherlant.
Par la suite, l’acteur et dramaturge ne cesse d’arpenter les scènes parisiennes tout en s’essayant ponctuellement à la mise en scène, adaptant par exemple Le Bossu de Paul Féval. Sa longue fidélité au théâtre trouve un couronnement éclatant en 1989 lorsque le spectacle Le Foyer d’Octave Mirbeau remporte un Molière.
Un engagement syndical et institutionnel affirmé
Loin de se cantonner aux seuls feux de la rampe, Jacques Dacqmine s’investit profondément pour défendre les droits de ses pairs. Dès 1958, il s’engage activement auprès du syndicat Force Ouvrière. Il prendra successivement la vice-présidence puis la présidence de la Fédération FO du Spectacle au fil des décennies.
En parallèle, son expertise théâtrale et dramaturgique le conduit à exercer le rôle de conseiller artistique auprès du directeur de la télévision au temps de l’ORTF. En reconnaissance de son parcours au service des arts, la République le nomme commandeur de la Légion d’honneur.
Une silhouette marquante du cinéma français
Au cinéma, le célèbre comédien séduit immédiatement les réalisateurs par sa silhouette longiligne et son autorité naturelle. Dès les années 1940 et 1950, les cinéastes exploitent son allure racée en lui confiant des figures d’aristocrates, de hauts magistrats, d’officiers ou de notables ambigus.
Il rencontre un immense succès populaire grâce à la saga historique Caroline chérie, dans laquelle il interprète Gaston de Sallanches aux côtés de Martine Carol. Ce statut lui ouvre les portes de productions prestigieuses, de L’Affaire du collier de la reine aux Aristocrates de Denys de La Patellière.
Au fil du temps, Jacques Dacqmine collabore avec des maîtres du cinéma d’auteur comme Claude Sautet dans Classe tous risques, Claude Chabrol dans À double tour puis Inspecteur Lavardin, ou encore Alain Resnais dans Mélo. Plus tard, Jean-Luc Godard le convoque dans Nouvelle Vague, tandis que Claude Berri lui confie le rôle de M. Hennebeau dans sa fresque Germinal.
Le public contemporain se souvient également de ses apparitions récurrentes dans des registres variés, de la comédie d’action L’Opération Corned Beef de Jean-Marie Poiré au thriller ésotérique La Neuvième Porte de Roman Polanski, sans oublier le film populaire Un crime au paradis de Jean Becker.
Les grands succès populaires à la télévision
Le petit écran offre à Jacques Dacqmine un espace d’expression privilégié où son jeu précis captive des millions de téléspectateurs. Il marque l’histoire de la télévision française en endossant le rôle de l’inspecteur Frédéric Belot dans L’Abonné de la ligne U en 1964.
Par la suite, il enchaîne les téléfilms historiques et les séries d’envergure, incarnant Rodolphe dans Les Mystères de Paris, le général Mercier dans L’Affaire Dreyfus d’Yves Boisset, ou encore le professeur Cannito dans la série policière italienne La Piovra. L’artiste aux multiples rôles continue de tourner pour le petit écran jusqu’au début des années 2000.
L’art du doublage et la puissance d’une voix
Parallèlement à ses apparitions physiques, Jacques Dacqmine prête son timbre grave et particulièrement expressif à d’immenses figures du cinéma hollywoodien. Son travail dans le doublage constitue un pan essentiel de son héritage artistique.
Il demeure notamment célèbre pour avoir doublé le comédien James Mason dans le chef-d’œuvre d’Alfred Hitchcock, La Mort aux trousses en 1959. Il pose également sa voix raffinée sur les performances de George Sanders, Kirk Douglas, William Holden ou encore Raf Vallone dans Le Cid.
Cette maîtrise vocale lui permet d’explorer des projets singuliers, participant par exemple à la narration de longs-métrages d’animation comme Le Chaînon manquant de Picha en 1980.
Après une ultime apparition théâtrale en 2003, l’acteur choisit de se retirer dans la sérénité du pays d’Auge en Normandie. Disparu au printemps 2010, il laisse derrière lui le souvenir d’un interprète d’une élégance rare, dont la filmographie et les enregistrements continuent d’illustrer la grande tradition du jeu à la française.






