Le réalisateur Noah Baumbach livre avec sa nouvelle création, intitulée Jay Kelly, une réflexion singulière sur la célébrité et le temps qui passe. En confiant le rôle-titre à George Clooney, le cinéaste ne se contente pas de filmer une fiction : il orchestre une mise en abyme vertigineuse où la frontière entre l’acteur et son personnage s’estompe. Ce portrait intime d’une superstar flegmatique confrontée à la vacuité de son existence offre un miroir saisissant à la carrière même de sa tête d’affiche, à l’aube de la soixantaine.
Un miroir tendu à Hollywood : la crise existentielle d’une star
Le point de départ d’une introspection
Le récit débute sur le plateau de ce qui pourrait être l’ultime tournage du protagoniste. Une anecdote tragicomique illustre immédiatement sa déconnexion profonde avec le monde réel : la présence contractuelle d’un cheesecake dans chaque pièce qu’il fréquente, simple vestige d’une déclaration passée sur son goût pour ce dessert. À la suite du décès de son mentor et d’une rencontre fortuite avec Timothy, un ancien camarade d’école d’art dramatique incarné par Billy Crudup, l’artiste bascule dans une profonde crise existentielle. Il réalise que sa vie entière s’est construite sur des faux-semblants et des rôles d’emprunt.
Le road trip européen comme thérapie
Pour renouer avec ses proches et notamment sa fille cadette Daisy, qui s’apprête à partir étudier à l’étranger, l’interprète décide de s’embarquer dans un road trip improvisé à travers l’Europe. Ce voyage, qui mène les personnages de Paris à la Toscane, devient le théâtre de confrontations familiales poignantes. Ses filles lui reprochent ses absences répétées, l’aînée Jessica poussant le rejet jusqu’à l’appeler simplement par son prénom, tandis que la cadette maintient un lien plus tendre. Pour faciliter ce périple, il s’en remet à son manager Ron Sukenick, joué par un Adam Sandler particulièrement sobre, en acceptant un prix d’hommage en Italie qu’il avait initialement dédaigné.
Entre émotion et controverse : les débats de la critique
La scène du train : coup de génie ou condescendance ?
Au cœur du film, une séquence cristallise les passions des spectateurs et des critiques : le voyage en seconde classe entre Paris et Rome. Durant ce trajet, la superstar tente de retrouver une forme de simplicité en échangeant avec des voyageurs ordinaires. Pour une partie de la critique, cette scène s’avère artificielle et condescendante, montrant un homme déconnecté qui observe le quotidien avec une distance maladroite. À l’inverse, d’autres analystes y voient un moment de grâce burlesque d’une grande fraîcheur, rappelant les meilleures heures de la commedia dell’arte.
Sincérité bouleversante ou autosatisfaction hollywoodienne ?
Le long-métrage de Noah Baumbach divise également par son utilisation de véritables images de la filmographie de George Clooney pour illustrer le passé de Jay Kelly. Certains fustigent un exercice d’autosatisfaction nombriliste, un lamento sur le déclin du cinéma où l’acteur s’émeut devant ses propres réalisations. Pourtant, la force émotionnelle de l’épilogue en Toscane emporte l’adhésion générale. La confrontation finale avec le public, culminant par une adresse directe et désarmante au spectateur, apporte une dimension nostalgique que beaucoup jugent bouleversante.
Une production ambitieuse signée Noah Baumbach
Fruit d’une collaboration étroite entre le réalisateur et la scénariste Emily Mortimer, cette coproduction anglo-américaine dispose d’un budget confortable de 50 millions de dollars. Présenté en compétition officielle à la Mostra de Venise, le film de 132 minutes s’appuie sur une distribution prestigieuse comprenant Laura Dern et Riley Keough. Visuellement superbe, notamment grâce à la lumière chaude de sa seconde moitié italienne, l’œuvre a bénéficié d’une sortie limitée en salles avant d’intégrer le catalogue mondial de Netflix.
Au-delà des clivages sur son ton parfois exclusif, cette œuvre singulière offre une autopsie fascinante de la célébrité contemporaine. En interrogeant la vérité derrière le masque de l’acteur, le film invite chaque spectateur à se demander quelle part de comédie il joue dans sa propre existence.
