L'acteur Michael Fassbender incarne le protagoniste dans le film Danny Boyle Steve Jobs

Le film de Danny Boyle sur Steve Jobs : les coulisses d’un chef-d’œuvre maudit

Lorsque le réalisateur britannique s’attaque au géant de la Silicon Valley, le résultat bouscule toutes les attentes du public. En effet, le film de Danny Boyle sur Steve Jobs, sorti sur les écrans en 2015, refuse les conventions du biopic classique pour proposer une expérience théâtrale d’une rare intensité. Ce long-métrage de 122 minutes se concentre sur les fêlures et l’obsession de perfection d’un homme qui a redéfini notre quotidien technologique.

Pourtant, malgré un accueil chaleureux des critiques, l’œuvre a connu un destin commercial difficile. Pour comprendre cette trajectoire singulière, il faut plonger dans les coulisses d’une production mouvementée, marquée par des choix artistiques radicaux et des tempêtes médiatiques.

Une structure narrative audacieuse en trois actes

Pour structurer ce récit, le scénariste Aaron Sorkin a fait le choix de la radicalité dramatique. Ainsi, le film est conçu comme une pièce de théâtre en trois actes se déroulant presque en temps réel. Chaque acte plonge le spectateur dans les quarante minutes précédant un lancement de produit majeur.

Ces trois moments charnières illustrent l’évolution de la carrière et de la vie du protagoniste :

  • L’acte I se déroule en 1984 lors de la présentation du Macintosh au Flint Center.
  • L’acte II se passe en 1988 avec le lancement de l’ordinateur NeXT au War Memorial Opera House.
  • L’acte III se situe en 1998 pour la révélation de l’iMac au Louise M. Davies Symphony Hall.

Grâce à ce dispositif, les coulisses de ces grands événements deviennent le théâtre de confrontations intimes. Le film tisse ainsi un fil conducteur poignant autour des relations complexes du patron d’Apple avec ses collaborateurs directs et sa fille aînée, Lisa Brennan-Jobs.

L’évolution technologique gravée sur la pellicule

Pour accompagner visuellement cette trajectoire sur quinze ans, le réalisateur a imaginé un concept visuel novateur. En effet, le directeur de la photographie Alwin H. Küchler a utilisé trois formats de pellicule bien distincts pour caractériser chaque époque.

D’abord, le premier acte de 1984 utilise le format 16 mm. Ce choix technique confère à l’image un grain brut et spontané, évoquant l’esprit rebelle et presque punk des débuts de l’entreprise. Ensuite, l’acte de 1988 passe au format 35 mm. Ce procédé offre un rendu visuel beaucoup plus riche, liquide et grandiloquent, en parfaite harmonie avec le décor de l’Opéra de San Francisco.

Enfin, le dernier acte de 1998 adopte le numérique en haute définition. L’image devient alors d’une netteté absolue, presque froide, symbolisant l’ère du contrôle total et de l’esthétique épurée d’Apple. Par conséquent, la technique cinématographique elle-même raconte l’industrialisation de la Silicon Valley.

Les coulisses chaotiques de la production

Avant d’arriver sur les écrans, ce projet ambitieux a traversé une longue série de tempêtes industrielles. Au départ, le studio Sony Pictures détenait les droits d’adaptation du livre de Walter Isaacson. Cependant, le réalisateur David Fincher a quitté le navire car il exigeait un salaire de 10 millions de dollars ainsi qu’un contrôle artistique total.

Après ce départ, Sony a finalement abandonné le film, qui a été récupéré par Universal Pictures pour un budget de production s’élève à 30 millions de dollars. Par ailleurs, le casting du rôle-titre a ressemblé à une véritable valse d’acteurs. George Clooney, Christian Bale et Leonardo DiCaprio ont été tour à tour pressentis ou engagés avant de se désister. Finalement, Michael Fassbender a accepté d’incarner le rôle en janvier 2015.

Des pressions familiales et des tentatives de censure

La production a également dû faire face à l’hostilité farouche de l’entourage du créateur d’Apple. En particulier, Laurene Powell Jobs a activement tenté de bloquer le développement du projet. La veuve du milliardaire a personnellement contacté les acteurs principaux pour les dissuader de participer, puis a fait pression sur les studios.

De même, Tim Cook a publiquement critiqué le long-métrage, dénonçant le portrait opportuniste dressé de son ancien mentor. Néanmoins, l’équipe artistique a tenu bon, s’appuyant sur des répétitions intensives de plusieurs semaines avant chaque acte pour permettre aux comédiens de s’approprier le texte d’une grande densité.

Des performances d’acteurs saluées et une musique conceptuelle

Malgré l’absence de ressemblance physique évidente, Michael Fassbender livre une prestation habitée, se concentrant sur l’intensité intellectuelle du personnage. À ses côtés, Kate Winslet incarne Joanna Hoffman, la responsable marketing et boussole morale du protagoniste. Pour obtenir ce rôle, l’actrice a envoyé au producteur une photo d’elle portant une perruque brune.

De son côté, Seth Rogen apporte une belle sensibilité dramatique en incarnant Steve Wozniak, le cofondateur d’Apple et voix de la conscience technique. Pour parfaire cette atmosphère électrique, le compositeur Daniel Pemberton a créé une bande originale tripartite. Il utilise des synthétiseurs analogiques d’époque pour le premier acte, des envolées orchestrales pour le deuxième, et une programmation entièrement numérique sur un iMac pour le troisième.

Un accueil critique élogieux mais un échec commercial cuisant

Lors de sa sortie, l’œuvre a reçu des éloges unanimes de la part de la presse internationale. En France, le biopic de Danny Boyle obtient une moyenne de 3,8/5 pour la presse sur le site Allociné. Les critiques ont particulièrement salué le rythme effréné de la mise en scène et la virtuosité des dialogues d’Aaron Sorkin.

Malheureusement, cette ferveur critique ne s’est pas traduite dans les salles. Le long-métrage n’a récolté que seulement 34,4 millions de dollars de recettes mondiales, restant très loin des 120 millions nécessaires pour atteindre le seuil de rentabilité. Face à ce démarrage décevant, le studio a retiré le film de plus de 2 000 salles américaines après seulement deux semaines. Le réalisateur a plus tard qualifié d’arrogante la stratégie de distribution trop rapide du studio.

Entre vérité historique et vision artistique

Cette œuvre singulière continue de susciter le débat quant à sa fidélité historique. Pour se défendre, le scénariste Aaron Sorkin a résumé sa démarche artistique par une formule marquante : « Ceci est une peinture et non une photographie ». De son côté, le cinéaste compare volontiers son travail à une tragédie shakespearienne moderne.

Toutefois, certains proches de l’entrepreneur ont contesté ce portrait. Steve Wozniak a ainsi révélé que les confrontations publiques montrées dans le film n’avaient jamais eu lieu, ajoutant que le véritable Jobs était beaucoup plus gentil. Le journaliste Walt Mossberg a également rejeté le film, estimant qu’il caricaturait les pires aspects de la jeunesse de Jobs en ignorant sa maturité ultérieure.

Plus de dix ans après sa sortie, cette œuvre cinématographique de Boyle demeure un modèle d’audace narrative et visuelle. Alors que l’analyse des figures de la Silicon Valley se complexifie avec le recul historique, ce portrait théâtral continue d’offrir une clé de lecture fascinante sur la solitude des bâtisseurs de notre monde moderne.


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