En 2005, le réalisateur Roman Polanski s’est attaqué au chef-d’œuvre de Charles Dickens avec une adaptation sombre et soignée. Pour porter ce projet ambitieux, la performance de Ben Kingsley dans Oliver Twist s’est imposée comme le pilier central de cette adaptation.
Cette relecture du célèbre roman victorien est née d’un désir intime de la part du cinéaste. En effet, après le triomphe de son film précédent, le réalisateur cherchait à concevoir une œuvre plus accessible, principalement destinée à ses propres enfants.
La genèse d’un projet intime et ambitieux
C’est son épouse, Emmanuelle Seigner, qui lui souffle l’idée d’adapter les aventures du jeune orphelin. Ce choix résonne profondément avec la propre enfance du réalisateur, marquée par la survie dans le ghetto de Cracovie durant la Seconde Guerre mondiale. Dès lors, le cinéaste s’engage dans une reconstitution historique d’une ampleur considérable pour redonner vie au Londres du XIXe siècle.
Pour concevoir ce décor colossal, l’équipe artistique s’inspire directement des célèbres gravures de Gustave Doré et de George Cruikshank. La production se déplace en République tchèque pour s’installer dans les célèbres studios Barrandov à Prague. Sur place, les techniciens bâtissent des quartiers entiers de la capitale britannique. Le plateau de tournage s’avère si gigantesque que le metteur en scène doit s’y déplacer en scooter pour superviser les équipes.
Cette minutie visuelle demande des moyens financiers importants, avec un budget total estimé à près de 60 millions de dollars. Pour écrire le scénario, le réalisateur fait à nouveau appel à Ronald Harwood, son fidèle collaborateur récompensé pour son travail sur le film Le Pianiste.
Le Fagin de Polanski : une performance d’acteur saisissante
L’implication de Ben Kingsley dans Oliver Twist s’explique également par sa relation de confiance avec le réalisateur. Les deux hommes s’apprécient depuis leur collaboration sur le film La Jeune Fille et la Mort en 1994. Pour incarner le vieux receleur londonien, le comédien s’est plié à une préparation rigoureuse et exigeante.
La métamorphose de l’acteur de Fagin
La métamorphose physique de Ben Kingsley pour Oliver Twist frappe immédiatement le spectateur. Grâce à un maquillage lourd et minutieux, l’acteur se transforme en un vieillard voûté et grincheux, aux mains comparées à de méchantes griffes. Ce portrait grotesque évite pourtant la caricature pure, révélant parfois une surprenante humanité chez ce chef de bande.
Cette capacité de transformation n’est pas nouvelle pour l’acteur, formé à la prestigieuse Royal Shakespeare Company à la fin des années 1960. Au cours de sa carrière, il a prouvé son immense registre dramatique en remportant notamment l’Oscar du meilleur acteur pour son rôle historique dans Gandhi.
Des répliques marquantes et mémorables
Le comédien livre plusieurs tirades mémorables qui soulignent la complexité morale de son personnage. Fagin exprime ainsi une vision cynique mais pragmatique du monde qui l’entoure. L’ingratitude est, selon lui, le plus grand péché de l’humanité, tandis qu’il perçoit le visage innocent du jeune garçon comme une véritable fortune potentielle pour ses affaires criminelles.
Pourtant, c’est lors des scènes finales que son interprétation atteint son apogée dramatique. Enfermé dans sa cellule et condamné à la pendaison, le vieil homme sombre dans une folie pathétique. Ses derniers mots de détresse, hurlés à travers les barreaux en criant Press on !, marquent durablement les esprits des spectateurs.
Un récit épuré au service de l’émotion
Malgré les coupes narratives, la présence de Ben Kingsley dans Oliver Twist maintient une tension constante tout au long de l’intrigue. Le scénario choisit de simplifier la trame foisonnante du roman original pour se concentrer sur le destin immédiat de l’orphelin.
L’histoire commence par la fuite d’Oliver, maltraité chez le croque-mort Mr. Sowerberry. Après une longue marche épuisante, l’enfant arrive à Londres où il se retrouve embrigadé par le jeune pickpocket surnommé le Renard. Il intègre alors la bande de Fagin, un réseau de jeunes voleurs qui travaillent également sous la menace du violent Bill Sikes.
Lorsque le jeune garçon est arrêté lors d’un vol manqué, un riche protecteur le prend sous son aile. Cependant, la bande criminelle craint des révélations et organise son enlèvement. C’est finalement Nancy, repentie et bouleversée par le sort d’Oliver, qui décide de le sauver au péril de sa propre vie. La répression policière mettra fin au règne de Fagin après une traque intense.
Pour fluidifier ce récit, les auteurs ont délibérément supprimé plusieurs intrigues secondaires du roman de Dickens. Par exemple, le personnage de Mrs. Bumble n’apparaît pas à l’écran, ce qui élimine le mystère complexe entourant la naissance noble de l’orphelin.
Réception critique : entre éloge artistique et revers commercial
Malheureusement, l’accueil du public n’a pas été à la hauteur des ambitions des producteurs. Le long-métrage a subi un échec commercial cuisant lors de sa sortie en salles, ne récoltant qu’environ 42 millions de dollars à l’échelle mondiale, pour un budget initial bien supérieur. Néanmoins, les critiques ont largement salué la qualité artistique de cette adaptation.
Les spectateurs retiennent surtout l’incarnation de Ben Kingsley dans Oliver Twist comme l’un des points forts du film. Sa justesse dramatique contraste superbement avec la mélancolie touchante du jeune Barney Clark, salué pour son interprétation délicate. De plus, la beauté sombre de la photographie et des décors a été unanimement applaudie.
Toutefois, le film a suscité quelques réserves et débats parmi les spécialistes. Certains critiques ont regretté que le cinéaste ait adouci le personnage de Fagin pour éviter les stéréotypes antisémites du roman, proposant un méchant plus lisse que les précédentes versions du cinéma. De plus, des spectateurs britanniques ont pointé du doigt l’incohérence de certains accents régionaux utilisés à l’écran.
Finalement, le travail de Ben Kingsley sur Oliver Twist témoigne de son immense talent de tragédien. Malgré son revers commercial, cette œuvre offre une plongée visuelle saisissante dans l’Angleterre victorienne et demeure une adaptation d’une grande sensibilité humaine.






