Explorer le réel demande un regard acéré et une curiosité sans cesse renouvelée. Depuis plus de deux décennies, Laurent Védrine construit une œuvre documentaire singulière qui interroge notre rapport à l’histoire, au vivant et à l’espace public. À travers des enquêtes minutieuses et des récits profondément humains, le cinéaste fait dialoguer passé colonial, création artistique et combats écologiques contemporains.
Son parcours éclectique nourrit une démarche où la rigueur universitaire rencontre une liberté de ton remarquable. De l’archéologie insolite aux forêts du Jura, le réalisateur pose des questions essentielles sur nos modes de vie et la préservation de nos biens communs.
Un parcours pluridisciplinaire aux sources de l’engagement
Né à Paris en 1976, Laurent Védrine a développé très tôt un intérêt marqué pour les sciences humaines et le fonctionnement des sociétés. Fils de l’homme politique Hubert Védrine, il choisit d’abord de suivre un cursus universitaire particulièrement varié. Il étudie le droit public et international à l’Université Paris II avant de se tourner vers la recherche archivistique en histoire. Il approfondit ensuite l’anthropologie à l’EHESS, puis complète sa formation pluridisciplinaire par l’École supérieure de journalisme de Lille.
Cette formation solide forge chez lui une méthode rigoureuse de collecte et d’analyse des faits. En parallèle de son travail journalistique, il s’initie également à l’apiculture auprès de la Société centrale d’apiculture. Installé aujourd’hui entre Paris et la Creuse, il ancre sa réflexion dans des territoires contrastés, alternant entre le rythme urbain et la respiration rurale.
Par ailleurs, cet attachement à la nature se traduit par des initiatives concrètes. Dès 2012, il cofonde l’association Dardard dans le 18e arrondissement parisien pour agir en faveur de la sauvegarde des abeilles en ville et de la biodiversité. Cette sensibilité environnementale s’accompagne d’un militantisme joyeux pour les mobilités douces, au point d’être souvent qualifié d’apiculteur urbain et de « vélosophe ».
L’art de l’enquête : explorer les mémoires et le patrimoine
Au fil de sa carrière, Laurent Védrine a signé une quinzaine de documentaires audiovisuels ainsi que des créations radiophoniques au long cours. Loin de s’enfermer dans un cadre strict, il maîtrise l’ensemble de la chaîne de production, intervenant aussi bien à l’écriture qu’au montage ou à la prise de vue. Cette indépendance technique lui permet d’aborder des sujets mémoriels complexes avec une liberté totale.
Ses premiers films témoignent d’une attention constante portée aux traces du passé et aux fractures géopolitiques :
- L’obélisque de la discorde (2006), consacré aux controverses patrimoniales ;
- Kinshasa Beijing Story (2008), sur les mutations économiques en Afrique ;
- Jean Rouch, cinéaste-aventurier (2017), hommage passionné à une figure majeure du cinéma ethnographique ;
- Restituer l’art africain, les fantômes de la colonisation (2021), analyse incisive des débats sur le rapatriement des biens culturels spoliés.
En abordant de front la restitution des œuvres d’art africain, le journaliste décortique les mécanismes de la domination coloniale tout en donnant la parole aux historiens et conservateurs. Son approche privilégie toujours l’écoute et le recul critique sur les polémiques contemporaines.
Une archéologie originale de l’art contemporain
En 2011, Laurent Védrine surprend le public avec son film Le déjeuner sous l’herbe. Ce documentaire de 52 minutes relate une aventure scientifique et artistique insolite dans le parc d’un domaine abandonné en région parisienne. Des archéologues professionnels y entreprennent de fouiller un véritable banquet artistique enfoui sous terre en 1983 par l’artiste Daniel Spoerri.
En observant ces fouilles de restes de tripes et d’ustensiles de table, le cinéaste théorise avec finesse une archéologie appliquée à l’art moderne. Ce dialogue entre performance plastique et méthodologie scientifique illustre parfaitement sa passion pour les objets témoins du temps. Cette sensibilité l’amène également à participer à diverses expositions d’art contemporain en France au cours des dernières années.
De la bicyclette aux cimes des arbres : penser la liberté d’habiter
L’histoire sociale constitue un autre pilier essentiel du travail de Laurent Védrine. En 2013, il réalise La reine bicyclette, une fresque historique sur le vélo qui retrace l’émancipation populaire et citoyenne à travers la petite reine. Cependant, c’est avec son projet au long cours intitulé Chantemerle qu’il pousse encore plus loin sa réflexion sur la liberté individuelle et l’écologie.
Développé à partir de 2018 et soutenu grâce à une campagne de mécénat participatif sur Proarti, ce long métrage suit le destin singulier de Xavier Marmier dans le massif du Jura. Ce grimpeur et poète a conçu et habité pendant une décennie une cabane perchée à une dizaine de mètres de hauteur dans un hêtre centenaire, au cœur de sa propre forêt.
Confronté à la rigidité des règles d’urbanisme, l’habitant des arbres a mené une longue bataille juridique jusqu’à la CEDH pour défendre l’habitat léger et réversible. Laurent Védrine filme cette confrontation comme un véritable western arboricole, évoquant la poésie rebelle du Baron perché d’Italo Calvino face aux crises écologiques de notre époque.
Par son éclectisme et sa fidélité aux idéaux d’émancipation, Laurent Védrine démontre que le documentaire demeure un outil précieux pour réenchanter le débat public et imaginer de nouvelles manières d’habiter le monde.






