Comment raconter les grands bouleversements du vingtième siècle sans perdre l’échelle humaine ? Lina Soualem a choisi d’interroger les silences familiaux pour éclairer la grande Histoire. À travers des images d’archives et des témoignages intimes, la réalisatrice explore les trajectoires de l’immigration algérienne et de l’exil palestinien avec une rare sensibilité.
En deux documentaires remarqués, l’auteure s’est imposée comme une voix singulière du paysage cinématographique contemporain. Elle bâtit des ponts entre les générations et déconstruit les représentations stéréotypées grâce à une écriture pudique et rigoureuse.
Des sciences politiques au cinéma : la genèse d’un regard
Née à Paris en 1990, Lina Soualem grandit dans un environnement artistique stimulant. Elle est la fille de l’actrice palestinienne Hiam Abbass et du comédien franco-algérien Zinedine Soualem. Pourtant, son parcours ne débute pas directement sur les plateaux de tournage.
La jeune femme suit d’abord une double licence en histoire et en sciences politiques à l’Université de la Sorbonne. Elle se spécialise dans l’étude des sociétés arabes contemporaines avant d’obtenir un master en relations internationales. Cette formation universitaire forge sa méthode d’investigation et son souci constant du contexte historique.
Son parcours prend un tournant décisif lors d’un séjour d’un an et demi à Buenos Aires. Sur place, elle travaille pour le Festival International de Cinéma des Droits de l’Homme. Le visionnage du film A World Not Ours de Mahdi Fleifel provoque alors une véritable découverte décisive du genre documentaire. Après une expérience de consultante à l’UNESCO, elle choisit de se consacrer pleinement à la création cinématographique.
Leur Algérie : rompre le silence de l’exil ouvrier
Pour son premier long-métrage documentaire, Lina Soualem pose sa caméra au plus près de sa propre histoire. Elle s’intéresse à la séparation inattendue de ses grands-parents paternels, Aïcha et Mabrouk, qui divorcent après six décennies de mariage à Thiers, dans le Puy-de-Dôme.
Ce point de départ intime ouvre une vaste enquête sur la première génération d’immigrés algériens arrivés dans les années 1950. La cinéaste met en lumière le quotidien des ouvriers de la coutellerie auvergnate, longtemps restés invisibles. Elle interroge également la pudeur et les non-dits qui ont entouré le déracinement depuis la région de Sétif.
Réalisé après un tournage échelonné sur trois ans en grande autonomie technique, Leur Algérie intègre des vidéos personnelles filmées au caméscope par son père. Présenté au festival Visions du Réel en 2020, le film remporte une dizaine de prix internationaux et révèle son talent pour entremêler mémoire intime et mémoire collective.
Bye Bye Tibériade : la transmission entre femmes palestiniennes
Trois ans plus tard, la réalisatrice tourne son regard vers la lignée maternelle. Dans Bye Bye Tibériade, elle accompagne le retour de sa mère Hiam Abbass sur les rives du lac de Tibériade. Ce voyage ravive le souvenir de l’expulsion de 1948 et retrace le parcours de quatre générations de femmes palestiniennes.
Le film combine des enregistrements actuels, des photographies anciennes et des cassettes VHS du début des années 1990. Lina Soualem tisse ainsi un dialogue intergénérationnel captivant sur la perte du foyer et la complexité des transmissions familiales.
Dévoilé à la Mostra de Venise en 2023, l’ouvrage connaît un succès public remarquable lors de sa sortie en salles en France, enregistrant plus de vingt mille entrées en première semaine. Le documentaire est ensuite choisi pour représenter la Palestine aux Oscars et décroche plusieurs nominations prestigieuses, notamment aux César. Au début de l’année 2025, la cinéaste remporte le prix Alice Guy, venant consacrer sa vision de réalisatrice.
Scénario, jeu d’acteur et virage vers la fiction
Au-delà de la réalisation documentaire, Lina Soualem diversifie activement ses activités. En tant que scénariste, elle participe notamment à l’écriture de la mini-série dramatique Oussekine pour Disney+, une fiction qui retrace la mort de Malik Oussekine lors des manifestations étudiantes de 1986.
Comme comédienne, elle apparaît également devant la caméra dans plusieurs longs-métrages de fiction, notamment sous la direction de Hafsia Herzi, Rayhana ou Cédric Kahn. Cette polyvalence nourrit son désir d’aborder de nouvelles formes narratives.
Pour ses projets récents, la réalisatrice s’oriente vers la fiction afin d’explorer la comédie de mœurs. Après un travail de recherche plastique sur les fonds d’archives vidéo familiaux aux Ateliers Médicis, elle développe son projet de long-métrage Alicante. Ce film a notamment bénéficié d’une résidence à la Villa Médicis à Rome.
En continuant de sonder les identités plurielles et les liens familiaux, Lina Soualem construit une œuvre cohérente qui renouvelle le regard sur l’exil et la mémoire méditerranéenne.






