Sur les planches comme devant la caméra, Mina Kavani trace l’un des chemins artistiques les plus intenses de sa génération. Forcée d’abandonner son pays natal après un geste d’émancipation cinématographique qui a bouleversé son existence, l’actrice irano-française a fait de l’exil un espace de création incandescent où s’entremêlent poésie persane, rigueur dramaturgique et quête absolue de vérité.
Aux côtés d’autres figures majeures de la diaspora telles que Golshifteh Farahani ou Zar Amir Ebrahimi, la talentueuse interprète s’est imposée dans le paysage culturel européen en refusant toute assignation réductrice. Son parcours témoigne d’une fidélité sans compromis à son art, depuis les cours clandestins de Téhéran jusqu’aux scènes les plus prestigieuses de France.
Une enfance téhéranaise entre art et dissidence
Née à Téhéran au sein d’une famille d’intellectuels, la jeune fille grandit dans une demeure partagée où la culture constitue un véritable refuge. Sa mère, Tahereh, avait autrefois réussi secrètement le concours de théâtre de l’Université de Téhéran avant de renoncer sous la pression familiale, tandis que son oncle Ali Raffi s’affirme comme une sommité nationale de la mise en scène.
Dans ce foyer stimulant, entourée d’un frère jumeau musicien et d’une sœur plasticienne, Mina Kavani découvre très tôt les textes de Bertolt Brecht, la musique de Pink Floyd et le cinéma occidental. Cependant, le contraste avec l’espace public de la République islamique se révèle brutal dès l’âge de sept ans, moment où le port du voile devient obligatoire à l’école.
Face à cette surveillance morale permanente, la jeune fille développe un tempérament frondeur. Elle perturbe régulièrement les cours de religion, apprend le français en cachette et cultive un refus viscéral de l’oppression. Dès l’âge de douze ans, elle observe avec fascination le travail de son oncle lors de ses répétitions.
À seulement seize ans, elle foule pour la première fois les planches du Théâtre de la Ville de Téhéran dans la pièce Il ne neige pas en Égypte. Elle obtient ensuite une licence d’art dramatique en 2008, confirmant une vocation théâtrale précoce et résolue.
Le tournant de Red Rose et le déchirement de l’exil
Animée par le désir d’explorer d’autres horizons, l’artiste s’installe à Paris et devient en 2010 la première Iranienne à intégrer le prestigieux Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD). Elle y parfait sa technique dans la classe de Jean-Damien Barbin, enrichissant son jeu au contact des grands textes européens.
En 2014, sa carrière prend un tournant décisif et périlleux avec la sortie du long-métrage Red Rose, réalisé par Sepideh Farsi. Mina Kavani y incarne Sara, une jeune femme révoltée qui vit une passion clandestine en plein cœur des manifestations post-électorales de 2009 à Téhéran.
Dans ce rôle sans concession, la comédienne apparaît nue et non voilée, bravant frontalement les interdits stricts imposés par les autorités iraniennes sur la représentation des corps féminins. Les médias d’État iraniens déclenchent immédiatement une violente campagne d’insultes et de menaces de mort à son encontre, lui interdisant de fait tout retour au pays.
Soutenue par de grandes figures du cinéma français telles qu’Isabelle Huppert et Bertrand Bonello, elle obtient le statut de réfugiée politique en France. Sa performance courageuse lui vaut une pré-sélection pour les Révélations des César en 2016, avant qu’elle n’obtienne la nationalité française en 2018.
Un cinéma d’auteur exigeant et international
Loin de se laisser enfermer dans ce traumatisme, Mina Kavani élargit considérablement sa palette sur les plateaux de tournage internationaux. Elle collabore notamment avec de grands cinéastes qui interrogent les frontières du réel et de la fiction.
En 2022, elle marque les esprits dans Aucun Ours (No Bears) du réalisateur dissident Jafar Panahi, une œuvre magistrale couronnée par le Prix Spécial du Jury à la Mostra de Venise. Elle y livre une prestation poignante où résonnent les thèmes de l’enfermement et de la liberté entravée.
Parallèlement, la talentueuse interprète prête sa voix au personnage principal du film d’animation La Sirène de Sepideh Farsi, sélectionné à la Berlinale 2023. Elle diversifie également ses apparitions à l’écran, qu’il s’agisse du polar français avec Thierry de Peretti ou de formats télévisuels plus légers comme la série Escort Boys.
Elle s’illustre par la suite dans l’adaptation cinématographique du roman Lire Lolita à Téhéran, signée par Eran Riklis, pour laquelle l’ensemble de la distribution féminine décroche un prix d’interprétation collectif à Rome. Ses rôles successifs confirment sa capacité à naviguer entre drames intimes et fresques politiques.
Le théâtre comme territoire intime et émancipateur
Si le cinéma lui offre une visibilité mondiale, c’est au théâtre que Mina Kavani déploie la dimension la plus personnelle de sa recherche artistique. Sur scène, elle refuse d’être une simple exécutante et prend la plume pour faire entendre sa propre voix.
Après avoir joué sous la direction de metteurs en scène renommés dans des pièces adaptées d’Ingeborg Bachmann, d’Orhan Pamuk ou de Thomas Bernhard au Théâtre de l’Odéon, elle crée en 2022 son premier grand spectacle en solo intitulé I’m deranged. Dans une scénographie dépouillée composée d’une chaise et de miroirs, elle livre un seul-en-scène autobiographique bouleversant sur le déracinement et la mémoire.
Ce texte fulgurant paraît en librairie aux Éditions du Faubourg sous le titre Dé-rangée, permettant au public de mesurer la précision littéraire de son écriture.
En 2026, l’actrice irano-française franchit une nouvelle étape majeure avec la création de Ma maison est noire au Théâtre des Bouffes du Nord. Conçu d’après la vie et l’œuvre de la poétesse moderniste Forough Farrokhzad, ce spectacle magistral explore la transmission féminine et lui permet de remporter le prestigieux Prix Jean-Jacques Lerrant de la Révélation théâtrale de l’année.
Une pensée libre contre les clichés et la tyrannie
Au-delà de ses succès, Mina Kavani veille scrupuleusement à préserver son indépendance intellectuelle. Elle refuse fermement d’endosser le statut réducteur d’égérie politique de service, estimant que la force de son engagement réside d’abord dans l’authenticité de son geste artistique.
Elle combat avec la même énergie les stéréotypes occidentaux. La comédienne n’hésite pas à dénoncer la grille de lecture orientaliste de certains critiques français qui s’étonnent de voir des artistes iraniennes imprégnées de culture contemporaine, rappelant avec vigueur que la jeunesse de Téhéran partage les mêmes aspirations esthétiques et musicales que celle de Paris ou de New York.
Profondément touchée par les soulèvements populaires et la violence des répressions en Iran, elle continue de porter haut la mémoire de ses concitoyens à travers son travail poétique et dramaturgique.
En transformant la blessure de l’arrachement en une force théâtrale lumineuse, Mina Kavani démontre que la liberté de créer reste la réponse la plus éclatante face à tous les dogmatismes.






