Un lit d’enfant en métal dont le sommier est remplacé par des fils de fer tranchants, ou un globe terrestre dont les frontières s’allument d’un rouge électrique et menaçant. En pénétrant dans l’univers de Mona Hatoum, le spectateur perd immédiatement ses repères et ressent une étrange ambivalence. Cette créatrice majeure de la scène contemporaine s’est fait connaître en transformant des objets familiers en sources d’angoisse. Elle interroge sans relâche nos sentiments de sécurité et d’appartenance à travers des œuvres qui oscillent constamment entre séduction et répulsion.
Son travail prend sa source dans une expérience personnelle marquée par la rupture. Née à Beyrouth en 1952 de parents palestiniens qui avaient dû fuir Haïfa en 1948, elle grandit dans un contexte de déracinement permanent. Bien qu’elle vive au Liban, elle ne possède pas la nationalité libanaise et rejette cette identité. Après des études de design graphique à Beyrouth, elle entreprend un voyage à Londres en 1975. C’est alors que la guerre civile éclate dans son pays d’origine, rendant son retour impossible et la bloquant définitivement en Angleterre.
D’Haïfa à Londres : le parcours d’un exil forcé de Mona Hatoum
Ce séjour touristique imprévu se transforme en un exil définitif qui va profondément nourrir sa création. Pour surmonter ce chaos identitaire, elle décide de se consacrer pleinement à l’art. Elle intègre d’abord la Byam Shaw School of Art, puis poursuit son cursus à la prestigieuse Slade School of Art de Londres jusqu’en 1981. Cet exil forcé agit comme un catalyseur, l’obligeant à reconstruire un passé hanté par la perte.
Durant les décennies suivantes, elle partage son temps entre l’enseignement et les voyages. Elle effectue de nombreuses résidences artistiques en Europe et en Amérique du Nord, notamment à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Aujourd’hui, l’auteure de ‘Corps étranger’ vit et travaille principalement à Londres, tout en conservant un atelier à Berlin.
Le corps comme champ de bataille chez l’artiste palestinienne
Au début de sa carrière, durant les années 1980, elle concentre ses recherches sur la performance et l’art vidéo. Elle utilise alors son propre corps comme un outil politique pour dénoncer la surveillance, la violence étatique et l’oppression de genre. Dans sa performance d’endurance intitulée Under Siege, elle se confronte aux limites physiques en restant debout pendant sept heures, entièrement nue, à l’intérieur d’un cube transparent rempli de boue.
Cette exploration de l’intime culmine avec sa célèbre vidéo de 1988, Measures of Distance. L’artiste y superpose des images du corps dénudé de sa mère sous la douche à des lettres écrites en arabe. À travers la lecture en voix off de cette correspondance, elle évoque avec une immense délicatesse la douleur de la séparation familiale, la guerre et la perte de sa terre natale.
Plus tard, elle pousse cette investigation corporelle jusqu’à l’extrême avec son installation Corps étranger en 1994. Le public y pénètre pour contempler la projection au sol d’une endoscopie de son propre corps. En transformant son intimité charnelle en une sorte de cartographie physique, la plasticienne libano-palestinienne montre que le corps humain reste le premier territoire de conflit.
Le virage vers la sculpture : quand la sculptrice contemporaine piège le quotidien
À partir de la fin des années 1980, sa démarche artistique évolue vers la création de sculptures et d’installations tridimensionnelles. Elle choisit de s’effacer physiquement de ses œuvres pour inviter le public à interagir directement avec l’espace d’exposition. Pour cela, elle utilise des matériaux industriels froids comme l’acier, le verre ou le fil barbelé, qu’elle associe parfois à des éléments organiques comme des cheveux humains.
Elle se spécialise notamment dans le détournement d’objets domestiques ordinaires qu’elle transforme en pièges redoutables. Par exemple, son installation Homebound présente un ensemble de meubles et d’ustensiles de cuisine reliés par des fils électriques sous tension. Des ampoules s’allument de manière erratique tandis qu’un vrombissement sonore amplifié avertit le visiteur du danger mortel qui règne dans ce foyer devenu hostile.
Elle emploie une stratégie similaire en modifiant l’échelle des objets. Pour son œuvre La Grande Broyeuse, créée dans l’ancien centre d’art du Creux-de-l’Enfer, elle reproduit un simple moulin à légumes en l’agrandissant dix-sept fois. Cet ustensile de cuisine banal devient une machine monumentale et écrasante, capable d’évoquer des instruments de torture ou d’oppression industrielle.
De même, ses créations récentes continuent de revisiter cette esthétique de la menace. Dans son œuvre Divide, présentée récemment, elle remplace le tissu rassurant d’un paravent médical d’hôpital par du fil barbelé rigide. Elle parvient ainsi à métamorphoser un objet lié au soin et à la protection en une frontière infranchissable et agressive.
Cartographier un monde sous haute tension
L’œuvre de Mona Hatoum possède également une dimension géopolitique évidente. Elle utilise fréquemment des cartes pour dénoncer le tracé arbitraire des frontières et l’instabilité des territoires. Sa première œuvre cartographique d’importance, Present Tense, est réalisée à l’aide de morceaux de savon traditionnel de Naplouse. Sur ce support fragile, elle dessine avec des perles de verre les frontières morcelées des territoires palestiniens issues des accords d’Oslo de 1993.
Cette réflexion sur les lignes de fracture mondiales trouve une résonance spectaculaire dans son installation Hot Spot. Ce globe terrestre monumental en acier inoxydable dessine les contours des continents à l’aide de néons rouges vrombissants. L’œuvre suggère que la planète entière est devenue une zone de guerre et de conflit permanent, un point chaud où chaque frontière menace de s’embraser à tout moment.
L’instabilité du monde se matérialise aussi de manière physique et sensorielle dans Map (clear). Cette immense carte du monde se compose de milliers de billes de verre transparentes simplement posées sur le sol. Sans aucune fixation, ces billes bougent et roulent sous l’effet des pas des visiteurs, illustrant la fragilité extrême des équilibres géopolitiques contemporains.
Une méthode de création ancrée dans le réel
Pour concevoir ses installations, Mona Hatoum rejette les théories abstraites et privilégie une approche très concrète, basée sur l’expérience du terrain. Lors de ses déplacements ou de ses résidences, elle passe de longues heures à explorer les marchés locaux et les brocantes. Elle y glane des objets d’usage courant qu’elle transforme ensuite pour leur donner un sens nouveau, selon le principe du ready-made assisté.
Son processus de création est également indissociable des lieux qui l’accueillent. Elle conçoit très souvent ses installations in situ, en réagissant directement à l’architecture, à l’histoire sociale ou à la culture spécifique du musée. De plus, elle n’utilise jamais de carnet de croquis traditionnel, préférant consigner ses idées quotidiennes dans de petits carnets de notes spiralés qu’elle garde toujours sur elle.
Cette méthode de travail lui permet de garder une grande liberté intellectuelle. Elle considère d’ailleurs qu’aucune de ses idées artistiques n’est jamais définitivement close. Elle n’hésite pas à abandonner temporairement un concept pour le reprendre et l’expérimenter à nouveau des années plus tard, estimant que la création est un processus en mouvement perpétuel.
Consécration et rayonnement d’une œuvre majeure
Au fil des décennies, cette démarche artistique rigoureuse lui a valu une reconnaissance internationale de premier plan. Dès 1995, elle figure parmi les finalistes du prestigieux Turner Prize à Londres. Par la suite, elle reçoit plusieurs distinctions majeures, telles que le prix Joan Miró en 2011 ou le Praemium Imperiale en 2019, l’une des plus hautes récompenses artistiques mondiales.
Son œuvre a fait l’objet de grandes rétrospectives à travers le monde. Après une première exposition d’envergure au Centre Pompidou en 1994, une grande exposition itinérante a voyagé de Paris à Londres et Helsinki entre 2015 et 2016. Plus récemment, ses créations ont été présentées dans le cadre d’un important cycle d’expositions à Berlin, confirmant son statut d’artiste incontournable.
Le travail de Mona Hatoum continue de voyager et de questionner notre époque troublée. À travers ses installations qui marient la rigueur conceptuelle à une puissance sensorielle unique, elle nous rappelle que l’art a le pouvoir de réveiller nos consciences face aux violences du monde.






