Fariba Hachtroudi incarne depuis plus de quatre décennies le combat d’une femme libre contre l’arbitraire et l’obscurantisme religieux. Née à Téhéran et forgée par une double culture, cette intellectuelle a délaissé les chantiers de fouilles archéologiques pour embrasser le journalisme de combat, l’action humanitaire et la littérature d’investigation.
Son parcours reflète les soubresauts tragiques de l’Iran contemporain. De la clandestinité sous la théocratie jusqu’aux scènes littéraires internationales, elle dénonce sans relâche l’oppression étatique tout en célébrant la dignité du peuple iranien.
Un héritage familial voué aux Lumières et à la contestation
L’esprit d’indépendance de Fariba Hachtroudi plonge ses racines dans une illustre lignée d’intellectuels et de réformateurs persans. Son grand-père paternel, Cheïk Esmaïl Hachtroudi, était une figure religieuse progressiste qui a combattu aux côtés des révolutionnaires constitutionnalistes d’Azerbaïdjan en 1906. Député aux premiers parlements de Perse, il fustigeait déjà le dogmatisme au nom de la tolérance et de la justice.
Son père, Mohsen Hachtroudi, fut un éminent mathématicien et philosophe formé à Paris sous la direction d’Élie Cartan. Universitaire admiré pour sa défense de la jeunesse et de l’égalité des sexes, il s’opposa vigoureusement aux dérives autocratiques de la monarchie Pahlavi et aux exactions de la police secrète du chah. Par ailleurs, sa mère, Robab Hashtroodi, enseignait les humanités et la littérature persane, transmettant à sa fille un amour profond pour la poésie et l’éloquence.
Arrivée en France en 1963 pour y poursuivre ses études secondaires et universitaires, Fariba Hachtroudi décroche un doctorat d’art et d’archéologie à la Sorbonne en 1978. Alors qu’elle se destine à l’enseignement et aux fouilles de terrain, la Révolution islamique de 1979 bouleverse brutalement ses projets. Après avoir enseigné à l’université de Colombo au Sri Lanka au début des années 1980, l’écrivaine et journaliste franco-iranienne décide d’abandonner l’archéologie pour consacrer son énergie à la plume et au témoignage.
Du terrain de guerre à l’enquête clandestine sous la théocratie
Devenue grand reporter indépendante, elle couvre les points chauds du globe pour divers organes de presse internationaux et pour le magazine Actuel. Elle parcourt notamment les lignes de front de la guerre Iran-Irak, documente l’invasion soviétique de l’Afghanistan et réalise des reportages sociopolitiques à travers le Moyen-Orient et l’Amérique latine.
Refusant d’observer le drame iranien depuis le seul confort de l’exil, Fariba Hachtroudi prend des risques considérables. À la fin de l’année 1985, elle entre clandestinement dans son pays natal en passant par la région désertique du Balouchistan. Ce voyage périlleux lui permet de sonder la détresse de la société civile, le traumatisme des tranchées et la terreur imposée par le régime théocratique.
De cette traversée clandestine naît son premier grand récit documentaire, L’Exilée, republié plus tard sous le titre Khomeyni Express. Ses prises de position intransigeantes attirent rapidement les foudres du pouvoir des mollahs. Dès 1985, elle se retrouve frappée par une fatwa qui la qualifie d’« ennemie de Dieu », une condamnation à mort déguisée qui n’entame pourtant en rien sa détermination militante.
L’engagement associatif et le combat pour la laïcité
Parallèlement à ses écrits, cette militante des droits humains s’engage politiquement. Elle participe activement au Conseil national de la résistance iranienne à partir du milieu des années 1980, avant de s’en éloigner définitivement au début des années 2000 pour préserver son indépendance critique.
Afin de perpétuer les idéaux humanistes de son père, elle fonde en 1995 l’association culturelle et humanitaire MoHa. Cette structure se consacre à plusieurs missions prioritaires :
- Défendre la laïcité et l’universalité des droits humains.
- Promouvoir l’accès à l’éducation et l’émancipation des femmes.
- Venir en aide aux exilés politiques et aux réfugiés iraniens.
- Favoriser les dialogues interculturels à travers des projets artistiques et littéraires.
Dans le cadre de ces initiatives, elle crée à Pondichéry le prix littéraire franco-indien Gitanjali, destiné à célébrer la liberté d’expression. Dès 2016, l’association parvient à établir une représentation directement sur le territoire iranien. Lorsque survient le soulèvement populaire Femme, Vie, Liberté en 2022, Fariba Hachtroudi mobilise son réseau humanitaire afin de soutenir les étudiants réprimés par les forces de sécurité.
Une œuvre littéraire entre douleur nationale et quête romanesque
L’écriture de la romancière et essayiste alterne sans cesse entre la rigueur de l’essai géopolitique et la sensibilité du roman. En 2000, son premier roman Iran, les rives du sang, inspiré par le deuil tragique de sa mère, est récompensé par le Prix des Droits de l’Homme de la République française.
Son travail bibliographique explore la complexité de l’Iran sous de multiples facettes, mêlant mémoire intime et analyse du totalitarisme clérical :
- Les Femmes iraniennes : vingt-cinq ans d’inquisition islamiste (2004) : un plaidoyer documenté sur la condition féminine sous le joug religieux.
- Le Chili sur les traces de Neruda (2004/2005) : un carnet de voyage poétique et engagé conçu avec le photographe Laurent Péters.
- À mon retour d’Iran… (2008) : une chronique directe de ses retrouvailles avec son pays après trois décennies d’éloignement forcé.
- Ali Khamenei ou Les larmes de Dieu (2011) : un essai incisif qui décortique les rouages du pouvoir absolu du Guide suprême.
- Le Colonel et l’appât 455 (2014) et Ali, la parole défendue (2023) : des fresques romanesques interrogeant la torture, la culpabilité et les déchirements de l’Histoire.
- Abysses (2013) : un recueil poétique explorant les blessures intérieures et l’exil.
Chroniqueuse des crises contemporaines et vigie humaniste
Toujours au plus près des réalités de son pays natal, Fariba Hachtroudi continue de témoigner des épreuves traversées par la population. Dans son essai Guerre en Iran / Journal de bord 2025-2026, elle relate avec intensité la vie sous les bombardements lors des récents affrontements régionaux. Présente sur place, elle décrit l’angoisse quotidienne des civils démunis d’abris et la solidarité exemplaire des habitants lors des exodes forcés.
À travers ce carnet de bord, cette intellectuelle exilée refuse les manichéismes géopolitiques pour replacer la dignité humaine au centre du débat. Elle y dépeint la résilience d’un peuple pris en étau entre un pouvoir autoritaire intransigeant et des frappes étrangères dévastatrices.
Par son verbe acéré et sa fidélité indéfectible à l’héritage des Lumières persanes, Fariba Hachtroudi demeure un pont indispensable entre l’Iran et l’Occident. Sa trajectoire rappelle avec force que la littérature et la quête de liberté restent les remparts ultimes face à toutes les formes d’asservissement idéologique.






