Face aux dérives de l’obscurantisme religieux et aux compromissions politiques, peu de voix portent avec autant d’intransigeance que celle de Chahdortt Djavann. Romancière et essayiste reconnue dans le paysage intellectuel français, elle a fait de son parcours singulier le moteur d’un combat universel pour l’émancipation et la liberté de penser.
Son œuvre embrasse le roman, le pamphlet et la sociologie. Marquée par l’épreuve de la théocratie iranienne et la reconstruction par les mots, l’auteure livre un plaidoyer sans concession pour les idéaux républicains et la laïcité.
Une enfance iranienne brisée par la révolution
Née en Iran en 1967, Chahdortt Djavann grandit au sein d’une ancienne lignée aristocratique d’Azerbaïdjan iranien. Fille d’un seigneur féodal ayant contracté de multiples unions, elle passe ses premières années à Téhéran avec sa mère et ses frères et sœurs. Son père l’éduque dans l’amour de la littérature et une franche hostilité envers le clergé chiite.
L’avènement de la République islamique en 1979 bouleverse brutalement cette existence privilégiée. Son grand-père est assassiné, tandis que son père subit l’incarcération sous le nouveau régime après l’avoir déjà connue sous le Shah. Pour obtenir sa libération, la famille doit céder l’ensemble de son patrimoine, plongeant les siens dans un dénuement soudain.
La jeune fille fait alors l’expérience directe de la coercition théocratique. Dès l’âge de 13 ans, le port du voile devient obligatoire dans l’espace public. Révoltée par ce carcan, elle s’engage très tôt dans la contestation politique.
En juin 1980, alors qu’elle distribue des tracts hostiles au pouvoir devant son établissement scolaire, la police l’arrête brutalement. Elle endure un mois de détention en sous-sol, subissant des passages à tabac qui lui brisent deux côtes. Sous la contrainte des interrogatoires, elle livre le nom de camarades militantes, un traumatisme indélébile marqué par l’exécution d’une amie proche.
De l’errance à la renaissance parisienne
Après avoir entamé des études médicales, Chahdortt Djavann choisit la voie de l’exil. Elle quitte légalement son pays natal à la fin de l’année 1991 pour rejoindre la Turquie. Durant deux ans à Istanbul, elle multiplie les emplois modestes, fréquente l’université américaine et enrichit son bagage linguistique.
En janvier 1993, elle parvient à s’installer à Paris grâce à un visa obtenu après un mariage blanc. Son arrivée dans la capitale française s’effectue dans un dénuement complet. Ne parlant pas un traître mot de français, elle s’installe dans une modeste chambre de bonne.
Par fierté, l’exilée refuse de solliciter l’aide sociale et finance sa subsistance en donnant des cours particuliers de sciences. Cet isolement extrême et le poids de l’arrachement déclenchent une profonde détresse psychologique, qui la conduit à une grave tentative d’autolyse surmontée in extremis.
Refusant la fatalité, elle entreprend un apprentissage intensif du français à la Sorbonne et en autodidacte, s’immergeant dans les dictionnaires et les textes de Voltaire, Montesquieu ou Camus. Chahdortt Djavann intègre ensuite l’École des hautes études en sciences sociales. En 1998, elle y soutient un mémoire de DEA consacré à l’endoctrinement religieux dans les manuels scolaires iraniens, avant de poursuivre des recherches doctorales sur la création littéraire.
La langue française comme patrie et émancipation
Pour la militante laïque, l’appropriation du français dépasse le simple cadre académique. Dès 1994, elle entame une psychanalyse au cours de laquelle sa vie intérieure se restructure totalement dans sa nouvelle langue. Dès lors, le français s’impose comme son unique vecteur d’écriture littéraire.
À l’inverse, elle prend ses distances avec le persan, qu’elle juge alors contaminé par la propagande théocratique. Naturalisée française, l’écrivaine fait le choix délibéré de renoncer à sa nationalité d’origine pour briser tout lien juridique avec le régime des mollahs.
Chahdortt Djavann théorise d’ailleurs un non-ancrage identitaire fondamental, refusant de se laisser enfermer dans une case communautaire ou nationale. Son identité réside dans l’espace conquis de la liberté d’expression. Si elle voue une profonde gratitude aux valeurs républicaines, elle n’hésite pas à fustiger ce qu’elle perçoit comme un aveuglement coupable de l’Occident face à la montée de l’intégrisme.
Combats littéraires et prise de parole publique
Le parcours d’auteure de Chahdortt Djavann s’ouvre avec éclat au début des années 2000. Elle devient la première femme iranienne à publier une fiction directement rédigée en français avec son ouvrage autobiographique Je viens d’ailleurs.
En 2003, la publication du pamphlet Bas les voiles ! lui confère une audience nationale immédiate. Dans cet essai percutant, elle dénonce le voilement comme un instrument politique d’asservissement des femmes et s’oppose avec vigueur à son port par les mineures dans les pays démocratiques.
Son corpus alterne dès lors entre essais polémiques et romans à forte portée critique :
- Que pense Allah de l’Europe ? (2004) et Comment peut-on être français ? (2006), qui interrogent les modèles d’intégration et les lâchetés intellectuelles ;
- La Muette (2008), fiction polyphonique bouleversante donnant la voix à une condamnée à mort pour dénoncer le mariage forcé et l’oppression patriarcale ;
- Ne négociez pas avec le régime iranien (2009), lettre ouverte sans concession adressée aux chancelleries occidentales ;
- Les putes voilées n’iront jamais au paradis ! (2016), roman noir inspiré de faits réels fustigeant l’hypocrisie morale et la prostitution institutionnalisée en Iran ;
- Un violeur attentionné et délicat (2026), exploration des ressorts psychologiques du fanatisme à travers la conscience d’un magistrat tortionnaire.
Sur le terrain civique, elle prend publiquement position lors des grands débats sociétaux. En 2008, dans les colonnes du Figaro, elle exhorte l’Union européenne à qualifier juridiquement les fatwas d’incitations au meurtre afin de traduire leurs instigateurs devant la justice internationale.
Un engagement laïque salué par la République
La constance de ses prises de position vaut à la romancière et essayiste plusieurs marques de reconnaissance institutionnelle. En 2003, elle reçoit le Grand prix de la Laïcité pour son plaidoyer en faveur de la neutralité républicaine et de l’égalité des sexes. Elle est également distinguée au grade de chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.
Aux côtés d’autres grandes figures issues de la diaspora iranienne, son œuvre témoigne de la vitalité d’une littérature de résistance née de l’exil. Par ses récits documentés et ses essais incisifs, elle éclaire les mécanismes de domination idéologique tout en célébrant le pouvoir libérateur des mots.
En incarnant un féminisme universaliste forgé dans l’épreuve de la tyrannie, Chahdortt Djavann rappelle avec force que la laïcité et l’émancipation demeurent des conquêtes fragiles, nécessitant une vigilance démocratique de chaque instant.






