Dans la pénombre étouffante des galeries houillères du Pas-de-Calais, rien ne prédisposait un ouvrier à bouleverser l’histoire de la peinture du XXe siècle. Pourtant, Augustin Lesage a accompli une trajectoire artistique absolument singulière, passant sans transition du pic de mineur au maniement virtuose du pinceau. Sans la moindre formation académique, cet homme du Nord a édifié une œuvre monumentale et hypnotique, guidée selon lui par des forces invisibles.
Reconnu aujourd’hui comme une figure tutélaire de la création médiumnique, le mineur devenu artiste a captivé aussi bien les médecins métapsychistes que les pères du surréalisme et de l’art brut. Son parcours invite à explorer les frontières du mystère créatif, entre ferveur spirituelle et rigueur ouvrière.
Une jeunesse dans les entrailles de la terre
Né le 9 août 1876 à Saint-Pierre-lez-Auchel dans le Pas-de-Calais, Augustin Lesage grandit au cœur du bassin minier. Son père Gustave, ancien cultivateur devenu mineur, et sa mère Mélanie Bernard élèvent une fratrie modeste mais soudée. Après son frère Eustache et sa sœur Mélanie, le foyer accueille la petite Marie en 1881, qui meurt prématurément à trois ans, un deuil marquant pour la famille.
Le jeune garçon suit une scolarité classique et décroche son certificat d’études primaires avec mention dessin en juin 1890. Toutefois, le destin le rattrape vite. Après la disparition brutale de sa mère à la fin de l’été 1890, il doit descendre dans les galeries dès l’âge de 14 ans comme galibot à la fosse numéro deux de Ferfay. Le labeur souterrain est rude et dangereux : le jour de ses dix-neuf ans, il échappe de justesse à un ensevelissement lors d’une explosion.
Entre 1897 et 1900, il accomplit son service militaire dans l’infanterie entre Dunkerque et Lille. Au cours de cette période, il visite le Palais des Beaux-Arts de Lille avec deux camarades soldats sans ressentir la moindre vocation artistique. De retour à la vie civile, il épouse en 1901 Irma Amandine Diéval, fille de mineur, avec qui il élève deux enfants, Marguerite et Augustin. Homme respecté dans sa communauté, Augustin Lesage s’investit même dans la vie locale en devenant conseiller municipal d’Auchel en 1908.
La voix du sous-sol et l’éveil médiumnique
En 1911, alors qu’il travaille seul dans un boyau étroit de cinquante centimètres à Ferfay, un événement bouleverse son existence. Une voix claire résonne soudain dans le silence de la veine : « Un jour tu seras peintre ». Saisi d’effroi, Augustin Lesage garde d’abord le silence, craignant de sombrer dans la folie au fond de la fosse.
Quelques mois plus tard, au début de l’année 1912, des camarades de travail l’initient aux séances de spiritisme, alors très populaires dans les corons. Les esprits confirment aussitôt son appel lors de séances de tables tournantes. Sous la dictée de ce qu’il perçoit comme des impulsions extérieures, il commence par réaliser de petits dessins automatiques au crayon de couleur, faits de volutes et de spirales, qu’il signe du prénom de sa sœur défunte Marie.
L’injonction se fait ensuite plus impérieuse. Les voix lui ordonnent de peindre à l’huile et lui dictent avec une précision chirurgicale la liste du matériel à acheter chez un marchand de Lillers. Parallèlement, le peintre spirite développe un don de magnétisme. Il fonde à Béthune l’Institut des forces psychosiques avec son ami Ambroise Lecomte et soigne par imposition des mains. Attaqués en justice en 1914 pour exercice illégal de la médecine, les deux hommes sont acquittés par le tribunal grâce aux témoignages unanimes de patients soulagés.
L’art sans esquisse : une technique picturale hors norme
Quand Augustin Lesage commande sa première grande toile, une méprise sur les mesures lui livre un coupon colossal de trois mètres sur trois. Loin de renoncer, il installe ce tissu géant dans son petit logement de mineur. Durant plus d’un an, chaque soir après ses dures heures de poste au fond, il s’attelle à couvrir ces neuf mètres carrés avec une minutie impressionnante.
Son processus créatif défie les règles académiques usuelles. En effet, Augustin Lesage ne trace jamais de croquis préparatoire, n’utilise aucune règle et ne possède aucune vision globale de l’œuvre à venir. Il commence toujours dans le coin supérieur droit de la toile, où une force invisible l’oblige parfois à rester immobile pendant plusieurs semaines, avant de progresser ligne par ligne vers le bas par une accumulation dense de micro-motifs géométriques.
Sa méthode d’application se distingue par une rigueur presque industrielle. Il n’effectue aucun mélange sur une palette : il prend les teintes pures et consacre un pinceau réservé à chaque couleur afin de saturer uniformément les zones choisies. Son geste s’exécute à une vitesse stupéfiante, sans le moindre repentir ni retouche, donnant naissance à des architectures d’une régularité absolue.
Tout au long de sa carrière, l’artiste refuse obstinément de s’attribuer le mérite de ses toiles. Il se définit comme un simple ouvrier au service d’entités spirituelles supérieures. Dans ses récits, Augustin Lesage affirme travailler sous la direction de sa sœur Marie, du philosophe antique Apollonius de Tyane, de Léonard de Vinci ou encore d’anciens peintres égyptiens, ne signant de son propre nom qu’après les années 1920.
Du symbolisme architectural au voyage égyptien
L’œuvre de Lesage s’articule autour de deux grandes périodes stylistiques distinctes. La première phase, qui s’étend de 1912 à 1927, frappe par son abstraction architecturale rigoureuse. Ses toiles s’organisent autour d’un axe médian parfait, déployant des structures prismatiques, des mandalas et des colonnades qui évoquent d’immenses temples ou des cathédrales mystiques.
À partir de 1926 s’ouvre une seconde phase plus figurative, souvent qualifiée de second apostolat. Augustin Lesage enrichit son vocabulaire visuel de visages humains, de hiéroglyphes stylisés, de silhouettes de profil et de lions gardiens. Après avoir échangé avec des spécialistes d’égyptologie, il se persuade d’être la réincarnation directe d’un maître antique nommé Mena.
Cette conviction se renforce de façon spectaculaire lors de son voyage en Égypte en 1939. En visitant la Vallée des Reines, il découvre dans un tombeau antique une fresque dont la composition ressemble trait pour trait à une scène qu’il avait peinte plusieurs années auparavant sous le titre La moisson égyptienne. Cette troublante coïncidence scelle définitivement sa foi dans la réincarnation et la transmission médiumnique.
Entre examens scientifiques et reconnaissance des avant-gardes
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la renommée du maître de l’art médiumnique dépasse largement le cadre régional. Souffrant d’un emphysème pulmonaire consécutif aux poussières de charbon, Augustin Lesage quitte définitivement la mine en 1923. Il bénéficie alors du mécénat de Jean Meyer, directeur de la célèbre Revue Spirite, qui lui assure une pension pour peindre sereinement.
Intrigué par ce cas hors du commun, le docteur Eugène Osty convoque le peintre à l’Institut Métapsychique International de Paris en 1925 et 1927. Sous un contrôle scientifique rigoureux, devant un public de médecins et d’observateurs sceptiques, Augustin Lesage exécute une grande toile sans hésitation. Ces expériences visent à documenter rationnellement le phénomène de création inconsciente chez un ouvrier autodidacte.
Parallèlement, le monde de l’art officiel et les mouvements d’avant-garde s’intéressent à ses toiles :
- Il expose régulièrement au Salon d’Automne et au Salon des Beaux-Arts dès les années 1920.
- Il devient sociétaire de la prestigieuse Société des Artistes Français.
- André Breton et les surréalistes saluent en 1933 son automatisme psychique d’une pureté exceptionnelle.
- Jean Dubuffet achète plusieurs de ses toiles dès 1948 pour poser les fondations de sa collection d’art brut.
Une trajectoire humble face à la postérité
Malgré un succès grandissant qui attire des personnalités internationales, à l’image du président américain Theodore Roosevelt qui collectionne une de ses toiles, Augustin Lesage conserve une humilité désarmante. Il refuse toute spéculation financière sur ses créations. Pour vendre un tableau, il applique une grille tarifaire invariable : le coût exact des fournitures additionné au nombre d’heures passées, calculé au taux horaire de mineur de fond.
Fidèle à ses racines, l’artiste visionnaire de Bruay-en-Artois choisit de continuer à vivre dans son coron de Burbure. La fin de son existence est cependant assombrie par des drames familiaux, notamment la disparition de son fils en 1942 puis celle de son épouse en 1950. Frappé par de graves troubles oculaires, il doit poser définitivement ses pinceaux en 1952.
Augustin Lesage s’éteint le 21 février 1954 à Burbure, laissant derrière lui un corpus d’environ huit cents œuvres conservées aujourd’hui dans les plus grandes institutions, du Centre Pompidou à la Collection de l’Art Brut de Lausanne, en passant par le LaM de Villeneuve-d’Ascq.
Son parcours rappelle avec force que l’élan créateur peut surgir des profondeurs les plus obscures, défiant toutes les conventions esthétiques pour offrir une œuvre universelle et intemporelle.






