Sur les plateaux contemporains, l’émotion naît souvent de la rencontre entre les destins intimes et les fracas de l’histoire. Depuis sa nomination à la tête du Théâtre National de Strasbourg, Caroline Guiela Nguyen déploie une vision singulière de la scène, qu’elle qualifie elle-même de « théâtre cardiaque ». Cette approche replace les corps invisibilisés, les langues multiples et les mémoires blessées au centre de l’espace dramatique.
En un peu plus d’une décennie, l’autrice et metteuse en scène s’est imposée comme une créatrice incontournable du paysage européen. À travers des récits chorals d’une grande ampleur, elle tisse des passerelles entre les continents, explorant les non-dits de l’exil, du soin et de la filiation avec une sensibilité documentaire rare.
Des racines plurielles à la vocation scénique
L’histoire personnelle de Caroline Guiela Nguyen nourrit en profondeur son imaginaire. Née en septembre 1981, elle grandit au confluent de plusieurs mémoires déchirées par les conflits du XXe siècle. Sa mère quitte le Vietnam par bateau après la guerre, tandis que son père, pied-noir originaire d’Algérie, rejoint la métropole par la mer lors des indépendances. Cette double ascendance inscrit très tôt les questions de déracinement et d’héritage colonial au cœur de ses réflexions.
Avant de se consacrer pleinement au plateau, elle entreprend un parcours universitaire en sociologie et en arts du spectacle à l’université de Nice. Elle y découvre notamment l’ethnoscénologie, une discipline qui analyse les pratiques performatives et rituelles dans leur contexte social. Après des passages formateurs par le Conservatoire d’Avignon et l’École régionale d’acteurs de Cannes, elle intègre la section mise en scène de l’École du TNS au milieu des années 2000.
L’aventure collective des Hommes Approximatifs
À sa sortie d’école, la jeune metteuse en scène choisit l’émulation collective. Elle fonde en 2009 la compagnie Les Hommes Approximatifs, implantée dans la région Auvergne-Rhône-Alpes et soutenue dès ses débuts par La Comédie de Valence. Autour d’elle se rassemble un noyau fidèle de collaborateurs artistiques : Alice Duchange à la scénographie, Benjamin Moreau aux costumes, Jérémie Papin à la lumière, Antoine Richard à l’univers sonore ou encore Jérémie Scheidler à la dramaturgie et à la vidéo.
Ensemble, ils élaborent un langage scénique où chaque élément visuel ou sonore participe à une immersion totale. Dès ses premières créations comme Se souvenir de Violetta, Elle brûle ou Le Chagrin, Caroline Guiela Nguyen expérimente des dispositifs associant comédiens professionnels et interprètes amateurs. Cette mixité devient rapidement la signature organique du collectif.
L’esthétique du « théâtre cardiaque » : méthode et mémoire
Refusant le théâtre de salon comme les abstractions désincarnées, Caroline Guiela Nguyen théorise sa démarche dans l’ouvrage Un Théâtre cardiaque, rédigé avec Aurélie Charon. Sa méthode repose sur de longues phases d’immersion dans la société. L’autrice part à la rencontre de personnes qu’elle désigne comme les « expertes de nos réels » : soignants, ouvriers, détenus ou exilés.
Le processus d’écriture s’élabore ensuite au plateau, par allers-retours constants entre ces témoignages vécus et la fiction romanesque. La cinéaste et dramaturge refuse la simple reproduction documentaire ; elle préfère injecter un souffle mélodramatique assumé pour toucher directement le cœur du spectateur. La scène devient le lieu où se réparent symboliquement les silences des récits nationaux.
Cette quête de vérité humaine passe également par le plurilinguisme. Dans ses spectacles, le français côtoie naturellement le vietnamien, l’arabe ou le roumain. Les langues étrangères, parfois surtitrées, parfois laissées brutes, matérialisent sur scène les barrières de communication, l’isolement administratif ou la tendresse filiale.
De SAIGON à LACRIMA : les grandes fresques chorales
La reconnaissance internationale intervient en 2017 avec la présentation de SAIGON au Festival d’Avignon. Le spectacle plonge le public dans un restaurant viêt-kiêu à Paris en 1996, en résonance avec un établissement de Saïgon en 1956, au moment du départ des troupes françaises. Cette polyphonie bouleversante sur les blessures de l’arrachement tourne dans plus de quinze pays et récolte de nombreuses distinctions, dont le Prix Georges Lerminier du Syndicat de la Critique.
Poursuivant son exploration des liens de solidarité, la créatrice signe en 2021 FRATERNITÉ, conte fantastique. Cette fable d’anticipation imagine un centre de consolation après la disparition soudaine d’une partie de l’humanité, réunissant treize interprètes de toutes générations et origines. Elle poursuit ensuite son travail à Berlin avec KINDHEITSARCHIVE à la Schaubühne, confirmant son rayonnement sur les scènes européennes.
En 2024, elle présente LACRIMA, une fresque de trois heures consacrée au milieu de la haute couture. La pièce suit la confection secrète d’une robe princière entre les ateliers parisiens, les dentellières d’Alençon et les ateliers de broderie à Bombay. Ce récit dévoile la violence sociale et les sacrifices physiques dissimulés derrière le luxe étincelant.
Avec Valentina, créé en 2025 en collaboration avec le Théâtre de la Ville, Caroline Guiela Nguyen resserre l’échelle dramatique. Inspirée par une immersion auprès de médiateurs en santé, la pièce met en scène une fillette roumaine de neuf ans contrainte de servir d’interprète médicale pour sa mère malade, explorant avec une grande pudeur le poids des responsabilités familiales et la précarité linguistique.
L’exploration hors les murs et le langage audiovisuel
L’engagement artistique de la réalisatrice dépasse les limites du plateau traditionnel. Dès 2015, elle s’investit à la Maison Centrale d’Arles aux côtés de Joël Pommerat. De cette expérience carcérale naît notamment le court-métrage de fiction Les Engloutis, tourné à l’intérieur de la prison avec des détenus purgeant de longues peines.
Elle investit également les ondes radiophoniques sur France Culture avec la fiction Le Chagrin (Julie et Vincent), récompensée par le prestigieux Grand Prix Italia. Cette curiosité pour tous les formats expressifs témoigne d’une volonté constante d’élargir l’accès au récit dramatique.
À la tête du Théâtre National de Strasbourg : une étape historique
Le 19 décembre 2022 marque un tournant institutionnel majeur : Caroline Guiela Nguyen est nommée à la direction du Théâtre National de Strasbourg, succédant à Stanislas Nordey. Elle devient la première femme à diriger un théâtre national en France. Sa prise de fonction en septembre 2023 ouvre un chapitre ambitieux pour l’institution alsacienne et son école supérieure d’art dramatique.
Son projet met l’accent sur l’ouverture internationale, la diversité des recrutements et le compagnonnage avec des créateurs venus d’horizons variés. Déjà artiste associée à de grandes maisons comme l’Odéon, le TNB de Rennes ou la MC2 de Grenoble, elle transforme le TNS en un carrefour européen attentif aux mutations de notre temps.
En plaçant les voix marginalisées et les récits intimes au centre de la création collective, Caroline Guiela Nguyen redéfinit la fonction civique du spectacle vivant. Son travail rappelle que le théâtre demeure un espace privilégié d’écoute, de réparation mémorielle et de communion humaine.






