Chloé Dabert se tient dans une pièce minimaliste devant une table et une grande fenêtre

L’art du trouble et de la précision : le théâtre habité de Chloé Dabert

Sur les scènes contemporaines, le théâtre se fait souvent le miroir de nos failles intimes et de nos fêlures collectives. C’est dans ce territoire subtil que Chloé Dabert déploie son art de la mise en scène, capturant la tension électrique du quotidien pour la transformer en poésie brute. Depuis ses débuts, elle cherche à bousculer le spectateur sans jamais lui imposer de réponses toutes faites.

Pour y parvenir, Chloé Dabert privilégie des écritures affûtées, capables de révéler l’indicible sous le vernis des relations humaines. Son travail se distingue par une exigence rare et un engagement constant envers l’esprit de troupe. En plaçant le texte et l’acteur au centre de son dispositif, elle redéfinit les contours d’un théâtre à la fois exigeant et profondément accessible.

Chloé Dabert, de la vocation d’actrice à la direction d’acteurs

Les années d’apprentissage et la leçon des maîtres

Avant de diriger les plateaux, la créatrice de théâtre a d’abord éprouvé les planches en tant que comédienne. Son parcours débute véritablement à Paris, où elle intègre le Conservatoire national supérieur d’art dramatique dont elle sort diplômée en 2002. Durant ses années d’études, elle se forme auprès de figures marquantes comme Jeanne Champagne, Madeleine Louarn et surtout Joël Jouanneau. Ce dernier exerce une influence décisive sur sa vision du théâtre et son rapport charnel au texte. C’est d’ailleurs au sein du Conservatoire qu’elle signe sa toute première mise en espace, un montage poétique conçu d’après l’œuvre de Ghérasim Luca.

À sa sortie de l’école, elle enchaîne plusieurs rôles de comédienne sous la direction de Catherine Anne ou de Jean-Paul Bazziconi. Ces expériences initiales lui permettent de comprendre de l’intérieur le travail de l’acteur, une sensibilité qui nourrira plus tard sa propre méthode de direction.

L’émergence pas à pas, loin des projecteurs

Devenir metteuse en scène au début des années 2000 s’apparente pourtant à un parcours du combattant pour une jeune femme. Face au manque de structures d’accompagnement pour l’émergence, Chloé Dabert choisit de tracer son chemin à l’écart de la pression médiatique parisienne. Elle s’installe en Bretagne et collabore activement avec le CDDB-Théâtre de Lorient. Pendant près de huit ans, elle y anime des ateliers d’écriture contemporaine avec des lycéens et des amateurs. Cette longue pratique de terrain lui permet de consolider ses outils et d’affiner sa direction d’acteurs.

En 2012, Chloé Dabert franchit une étape décisive en fondant la compagnie Héros-limite aux côtés du comédien Sébastien Éveno. Basée à Larmor-Plage, cette structure devient le bras armé de ses projets artistiques. Elle s’entoure de partenaires solides, devenant notamment artiste associée au CENTQUATRE-PARIS et au Quai à Angers.

Une écriture scénique tendue au cordeau

Le texte contemporain comme boussole de la metteuse en scène

La ligne artistique de Chloé Dabert repose avant tout sur un amour inconditionnel de la langue et des écritures d’aujourd’hui. Elle se tourne très régulièrement vers des auteurs contemporains, avec une affinité marquée pour la dramaturgie anglo-saxonne. Ses choix de programmation privilégient des textes qui auscultent le quotidien tout en parvenant à le transcender. À travers ces partitions, elle explore les tensions intimes, les névroses familiales et les dynamiques politiques qui traversent nos vies.

Elle refuse le théâtre moralisateur qui assène des vérités toutes faites au public. Au contraire, elle conçoit la scène comme un espace de questionnement collectif, où le doute et la nuance sont rois. Pour elle, le théâtre doit être un miroir tendu à la société, invitant chacun à divaguer et à faire travailler son imaginaire.

Une esthétique du trouble et du dépouillement

Sur le plateau, le style de la metteuse en scène se reconnaît immédiatement à sa rigueur géométrique et à son extrême dépouillement. Ses scénographies épurées, débarrassées de toute fioriture inutile, laissent toute la place à la force du verbe. Elle cherche constamment à instaurer un trouble subtil entre la réalité tangible des situations et le fantasme des personnages.

Cette tension dramatique, poussée à son paroxysme, repose sur un jeu d’acteurs d’une précision chirurgicale mis en scène par Chloé Dabert. Chaque déplacement, chaque silence et chaque intonation sont réglés comme du papier à musique. Cette exigence formelle permet de libérer la puissance émotionnelle des textes sans jamais tomber dans le pathos ou l’excès de jeu.

Les grandes étapes du répertoire marquant de Chloé Dabert

La révélation par l’univers de Dennis Kelly

Le parcours de Chloé Dabert bascule véritablement en 2013 grâce à sa rencontre avec l’écriture de l’auteur britannique Dennis Kelly. Sa mise en scène de la pièce Orphelins rencontre un immense succès public et critique. Ce spectacle fort et tendu lui permet de remporter le Prix Impatience en 2014, une distinction qui propulse sa compagnie sur le devant de la scène nationale.

Elle poursuit son exploration de cet univers sombre et grinçant en montant L’Abattage rituel de Gorge Mastromas en 2017. Quelques années plus tard, elle revient à cet auteur avec le percutant monologue Girls and Boys. Créé en 2020 à Reims, ce spectacle est repris avec succès au Théâtre du Rond-Point et entame une vaste tournée nationale. À travers ces pièces, elle dissèque avec une ironie mordante la violence sociale et les dérives du capitalisme moderne.

Du texte classique aux grands récits choraux

Bien que profondément ancrée dans la création contemporaine, la metteuse en scène s’aventure parfois du côté des grands classiques. En 2018, elle relève le défi de monter Iphigénie de Jean Racine pour le prestigieux Festival d’Avignon. Présenté dans le cadre solennel du Cloître des Carmes, ce spectacle démontre sa capacité à faire résonner la tragédie classique avec une modernité saisissante.

Son répertoire se déploie à travers des projets ambitieux et des collaborations variées portées par Chloé Dabert :

  • Nadia C. (2016) : une adaptation sensible du roman de Lola Lafon consacré à la gymnaste Nadia Comăneci.
  • J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne (2018) : une incursion réussie à la Comédie-Française avec le texte de Jean-Luc Lagarce.
  • Le Firmament (2022) : une fresque historique et féministe de Lucy Kirkwood réunissant seize interprètes sur scène. Ce spectacle d’envergure a reçu le Grand Prix du Syndicat de la Critique en 2023.
  • RAPT (2023) : la création française d’une pièce de l’autrice québécoise Lucie Boisdamour, qui tourne largement à travers le pays.
  • Marie Stuart (2025) : une relecture puissante du classique de Friedrich von Schiller, présentée avec succès lors de la saison écoulée.

Diriger les grandes institutions théâtrales françaises

Le projet partagé de la directrice de la Comédie de Reims

Forte de sa reconnaissance artistique, Chloé Dabert est nommée à la tête de la Comédie de Reims. Elle prend ses fonctions de directrice du Centre dramatique national (CDN) le 1er janvier 2019, succédant à Ludovic Lagarde. Son projet pour cette institution historique repose sur l’idée d’une maison d’artistes ouverte et profondément connectée à son territoire.

Pour animer ce lieu de création et d’expérimentation, elle s’entoure d’un collectif d’artistes associés de premier plan, parmi lesquels David Geselson, Bénédicte Cerutti et Noëmie Ksicova. Elle confie également des responsabilités pédagogiques au comédien Sébastien Éveno. Ensemble, ils renforcent la transmission en intégrant une classe préparatoire destinée à accompagner les jeunes talents vers les concours des écoles nationales. Son mandat rémois, qui s’achève fin 2026, aura profondément marqué la vie culturelle de la région.

Un nouveau chapitre historique au Théâtre National de Bretagne

L’avenir de la créatrice de théâtre s’écrira bientôt en Bretagne, une région qu’elle connaît particulièrement bien. Elle a en effet été nommée pour succéder à Arthur Nauzyciel à la direction du prestigieux Théâtre National de Bretagne (TNB) à Rennes. Sa nomination, effective à partir du 1er janvier 2027, revêt une dimension historique puisqu’elle est la première femme à diriger cette grande institution culturelle.

Pour ce nouveau mandat, elle entend poursuivre et développer les axes majeurs de sa démarche artistique. Son projet pour le TNB s’articule autour des écritures contemporaines, de l’ouverture sur l’international et d’une forte dynamique de création participative avec les habitants du territoire. Pour l’accompagner dans cette aventure rennaise, elle a déjà réuni un nouveau collectif d’artistes associés talentueux, comprenant notamment Alexander Zeldin, Lorraine de Sagazan et Joris Mathieu.

En plaçant l’humain et le collectif au cœur de ses préoccupations, Chloé Dabert continue de tracer un sillon singulier dans le paysage théâtral français. Son passage de Reims à Rennes s’annonce comme une transition majeure, promettant de faire vibrer la scène bretonne au rythme de ses exigences esthétiques et de ses engagements citoyens. À travers ses futures créations, nul doute qu’elle continuera d’offrir au public ce trouble salutaire qui nous aide à mieux appréhender la complexité du monde.


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