Marcel Bozonnet discute avec une personne lors d'un entretien dans un bureau lumineux

Marcel Bozonnet : le parcours singulier d’un grand maître du théâtre français

Le parcours de Marcel Bozonnet dessine une traversée exceptionnelle du paysage théâtral contemporain. Acteur singulier, pédagogue novateur et directeur d’institutions prestigieuses, l’homme a toujours envisagé la scène comme un outil intellectuel et citoyen majeur. « Le théâtre m’a aidé à penser le monde », résume souvent cet artiste formé à l’école de l’éducation populaire, pour qui le verbe scénique ne se sépare jamais du corps, de la musique et du mouvement.

Les années d’apprentissage : de l’éducation populaire aux avant-gardes

Né le 18 mai 1944 à Semur-en-Auxois en Côte-d’Or, le comédien découvre la scène durant ses études secondaires avant d’entreprendre un cursus de philosophie à l’Université de Dijon. Dès l’âge de dix-huit ans, il forge sa sensibilité lors de stages d’animation théâtrale encadrés par la Jeunesse et les Sports. En 1966, sa carrière professionnelle débute de manière éclatante lorsqu’il incarne Émanou dans Le Cimetière des voitures de Fernando Arrabal, un spectacle fondateur mis en scène par Victor Garcia au festival des Nuits de Bourgogne.

Remarqué par Marcel Maréchal, il rejoint la troupe du Théâtre du Cothurne à Lyon, où il aborde les répertoires de Claudel et de Shakespeare. Par la suite, il multiplie les collaborations déterminantes avec les grands inventeurs scéniques de son temps, devenant l’assistant de Roger Blin et travaillant sous la direction de Patrice Chéreau, Antoine Vitez ou Valère Novarina. Dès 1968, il parfait également son approche physique en étudiant la danse contemporaine auprès de Laura Sheleen et en travaillant le chant.

L’épreuve du plateau : sociétaire et grand interprète de la Comédie-Française

Invité par Jacques Toja, Marcel Bozonnet fait son entrée au sein de la Maison de Molière en 1982 pour tenir le rôle-titre de Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac. Quatre ans plus tard, l’acteur et comédien est nommé 476e sociétaire de la troupe séculaire, où il s’illustre dans une trentaine de créations jusqu’au début des années 1990.

Durant cette décennie, il alterne les grands textes classiques et les écritures contemporaines avec une virtuosité saluée par le public. On le voit notamment briller dans plusieurs partitions majeures :

  • Antiochus dans Bérénice de Racine, sous la direction de Klaus Michael Grüber ;
  • Cinna dans la tragédie éponyme de Corneille, mise en scène par Jean-Marie Villégier ;
  • Le Cardinal Barberini puis le pape Urbain VIII dans La Vie de Galilée de Brecht, mis en scène par Antoine Vitez ;
  • Vadius dans Les Femmes savantes, montées par Catherine Hiegel ;
  • Hugenin dans La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire, dirigée par Idrissa Ouédraogo.

Ces années d’interprétation consolident son exigence textuelle et sa maîtrise de l’espace, deux qualités qu’il mettra bientôt au service de la formation des jeunes générations.

Transmettre l’art dramatique : la refondation pédagogique du CNSAD

Après avoir enseigné à l’ENSATT rue Blanche entre 1979 et 1984, Marcel Bozonnet prend la direction du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de janvier 1993 à juillet 2001. Durant ce bail de huit années, il modernise profondément la formation des apprentis comédiens en accordant une place centrale à l’expression corporelle et vocale. Il crée ainsi deux départements spécialisés : la danse et le chant, confiés respectivement à Caroline Marcadé et Alain Zaepffel.

L’ancien responsable de l’institution ouvre également les salles de cours sur l’Europe et le monde en conviant des metteurs en scène internationaux comme Bob Wilson ou Klaus Michael Grüber à conduire des ateliers. De plus, il noue des partenariats réguliers avec La Fémis et l’École nationale supérieure des arts décoratifs pour croiser les disciplines artistiques.

À la tête de la Comédie-Française : audaces et tempête politique

Nommé administrateur général de la Comédie-Française le 4 août 2001, Marcel Bozonnet mène une politique d’ouverture résolue. Il invite de grands metteurs en scène étrangers, parmi lesquels Anatoly Vassiliev, Piotr Fomenko et Bob Wilson, dont la version des Fables de La Fontaine remporte un triomphe durable. Il fait entrer au répertoire des auteurs contemporains vivants tels que Valère Novarina et Marie NDiaye, tout en favorisant la diversité au sein de la troupe grâce au recrutement du premier comédien noir pensionnaire de l’institution, Bakary Sangaré.

Toutefois, la fin de son mandat se heurte à une vive polémique au printemps 2006. Devant la présence et les déclarations de l’écrivain autrichien Peter Handke aux obsèques de l’ancien président serbe Slobodan Milošević, le directeur décide d’annuler la programmation de sa pièce Voyage au pays sonore ou l’art de la question. Cette décision suscite la désapprobation publique du ministre de la Culture de l’époque, Renaud Donnedieu de Vabres, et conduit au non-renouvellement de son mandat à l’été 2006.

La liberté des Comédiens voyageurs et la vitalité scénique

Retrouvant son entière liberté de création, Marcel Bozonnet fonde aussitôt la compagnie Les Comédiens voyageurs, implantée d’abord en résidence à la Maison de la Culture d’Amiens puis associée au CDN de Limoges. Le metteur en scène français y explore des répertoires engagés, montant aussi bien des textes documentaires sur l’exil que des spectacles consacrés à la Révolution française ou au clown Chocolat.

En parallèle, il continue de porter sur les scènes du monde son spectacle fétiche, l’adaptation du chef-d’œuvre de Madame de La Fayette. Vêtu d’un costume d’époque à collerette et pourpoint, il livre un monologue seul en scène de La Princesse de Clèves créé au milieu des années 1990 et repris sans interruption depuis trois décennies. Récemment, le public a également pu applaudir son incarnation du vieux valet Firs dans La Cerisaie montée par Tiago Rodrigues, ou ses explorations des écritures poétiques de Bossuet et de Novarina.

Au cinéma et à la télévision, l’artiste a également prêté sa silhouette à des cinéastes comme Jacques Rivette, Francis Girod ou Roger Planchon. Soixante ans après ses premiers pas sur les planches, Marcel Bozonnet incarne une haute idée du service public théâtral, où la rigueur dramaturgique et la liberté d’esprit demeurent indissociables.


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