Pauline Peyrade s’impose aujourd’hui comme l’une des voix les plus singulières et percutantes du paysage littéraire francophone. Qu’elle conçoive une pièce pour le plateau ou un texte romanesque, l’autrice et metteuse en scène traque sans relâche les mécanismes invisibles de la domination. Son écriture ausculte les violences intrafamiliales, l’emprise psychologique et les sursauts de corps féminins qui réapprennent à lutter pour survivre.
Loin de tout discours théorique abstrait, son travail explore ce que le choc physique et émotionnel produit dans la chair. Cette démarche exigeante transforme l’expérience théâtrale et le récit intime en véritables espaces de résistance collective.
De la scène londonienne à l’écriture dramatique : un parcours d’exigence
Née en juillet 1986, l’écrivaine ressent très tôt le besoin de fabriquer des récits. Dès l’enfance, elle confectionne de petits livres en papier plié pour y coucher ses premières histoires. Son parcours académique confirme rapidement cette inclination littéraire. Durant ses classes préparatoires au lycée Henri-IV, elle vit un choc esthétique majeur lors de sa découverte des pièces de Jean Genet, dont la puissance métathéâtrale marque durablement son imaginaire.
Pour approfondir sa pratique scénique, elle rejoint ensuite le Royaume-Uni afin de suivre un master de mise en scène à la Royal Academy of Dramatic Art. De retour en France, elle affine sa plume au sein de l’ENSATT à Lyon, où elle bénéficie des enseignements d’Enzo Cormann et de Mathieu Bertholet. Cette double casquette de metteuse en scène et d’autrice forge son regard acéré sur l’espace et le rythme dramatique.
La création collective et la transmission
En 2015, à la suite d’un projet initié au Festival d’Avignon, elle devient la cofondatrice d’une compagnie théâtrale avec la circassienne Justine Berthillot. Ensemble, elles développent un langage hybride où le texte dialogué se frotte directement à l’engagement corporel et au risque physique.
Parallèlement à ses projets de création, la dramaturge française s’investit profondément dans la pédagogie. Elle codirige depuis 2019 le département des écrivains dramaturges de l’ENSATT aux côtés de Samuel Gallet. Elle accompagne ainsi l’émergence de nouvelles écritures à travers des résidences et des tutorats internationaux, tout en collaborant avec la compagnie Tendre est la nuit pour porter le théâtre au plus près des habitants, dans les salles polyvalentes ou les maisons de quartier.
Une dramaturgie des corps face au choc et à l’emprise
Publiées pour l’essentiel aux éditions Les Solitaires Intempestifs, les pièces de Pauline Peyrade connaissent un rayonnement international et sont traduites en plusieurs langues. Dès ses premiers textes, l’autrice explore l’aliénation moderne. Dans Ctrl-X, portée à la scène par le metteur en scène Cyril Teste, elle décortique par exemple l’enfermement numérique et la solitude face au flux continu des écrans.
Avec Poings, elle compose une partition en cinq temps qui déconstruit le ressaisissement d’une femme après une relation toxique. Cette pièce coup de poing remporte le prix Bernard-Marie Koltès en 2019, confirmant sa capacité à matérialiser les répercussions psychologiques et sensorielles du traumatisme.
Réappropriation de la justice et contes sombres
En 2020, sa pièce À la carabine, créée par Anne Théron, aborde un sujet judiciaire brûlant. Inspiré d’un verdict réel ayant scandalisé l’opinion, le texte orchestre la confrontation entre une victime et son agresseur des années après les faits. La protagoniste opère une réappropriation sans concession de la justice face aux défaillances institutionnelles. Salué par la critique, l’ouvrage décroche le Grand Prix de Littérature dramatique en 2021.
Parmi ses œuvres scéniques emblématiques figurent notamment :
- Ctrl-X et Bois Impériaux (2016), deux drames sur l’isolement et la rupture familiale ;
- Poings (2017), anatomie d’une emprise amoureuse destructrice ;
- Portrait d’une sirène (2019), triptyque de contes noirs explorant les violences faites aux jeunes filles ;
- À la carabine suivi de Cheveux d’été (2020), diptyque sur la vengeance et la légitime défense ;
- Des femmes qui nagent (2023), poème choral sur la domination masculine.
Le passage au roman : l’autopsie des violences chez Minuit
Après plusieurs années consacrées au théâtre, Pauline Peyrade surprend le monde littéraire en publiant son premier roman, L’Âge de détruire, paru début 2023 aux Éditions de Minuit. Élaboré sur une période de six ans, ce texte d’une grande intensité psychologique reçoit le prix Goncourt du premier roman.
Le livre raconte en deux époques l’enfermement étouffant d’une fillette aux côtés d’une mère abusive et imprévisible. Vingt ans plus tard, l’héroïne devenue adulte doit revenir dans l’appartement familial pour affronter les reliques de son enfance et briser enfin le lien toxique. L’écriture serrée, quasi chirurgicale, retranscrit avec justesse le sentiment de sidération face à la folie ordinaire.
Les Habitantes : sororité et résistance rurale
En 2026, la romancière confirme son talent avec Les Habitantes, également publié chez Minuit. Le récit suit Emily, une jeune femme vivant en marge dans une maison isolée au cœur d’un hameau forestier, entourée de ses bêtes et de la flore sauvage. Sa routine est brutalement menacée lorsque son père et un notaire exigent la vente du domaine familial.
Pour préserver son foyer, le personnage noue une alliance protectrice avec sa demi-sœur Anna. Cette fresque poétique et politique, qui dresse une critique implacable de l’ordre patriarcal tout en célébrant la solidarité féminine, est récompensée par le prix du Livre Inter.
Une poétique organique entre le microscopique et le vivant
La démarche de Pauline Peyrade se distingue par une recherche constante d’horizontalité. L’autrice applique un refus délibéré du surplomb explicatif, préférant tailler dans le texte pour laisser respirer l’émotion pure et la réalité brute des situations. Son style se caractérise par des transitions vives, oscillant entre des gros plans sensoriels et de larges vues d’ensemble.
Dans ses textes récents, cette sensibilité s’élargit à l’ensemble du vivant. Les paysages, les animaux, les minéraux et les corps humains sont traités avec le même degré d’attention et d’intensité dramatique. En intégrant le temps géologique et la mémoire des lieux à ses intrigues contemporaines, l’écrivaine rappelle la vulnérabilité fondamentale de nos existences.
En articulant la rigueur dramaturgique et la liberté du roman, cette figure majeure de la littérature contemporaine invente des formes capables de nommer l’indicible, offrant aux voix dominées un territoire où se réinventer.





