Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un souffle créatif inédit gagne la Côte d’Azur. Arrivé sur place dès la fin de l’année 1945, Robert Picault participe activement à la renaissance artistique de la célèbre cité des potiers. Ce créateur passionné fait souffler un vent de modernité sur les arts du feu en réconciliant l’artisanat utilitaire et l’esthétique contemporaine.
Son parcours illustre une ambition généreuse : embellir la table de tous les jours grâce à des pièces chaleureuses, colorées et fonctionnelles. Retour sur l’itinéraire d’un pionnier qui a marqué l’histoire du design français des années 1950.
Les débuts parisiens et l’effervescence de l’Atelier Callis
Né à Paris en octobre 1919, Robert Picault se forme d’abord à l’École des Arts Appliqués de la capitale. Il y acquiert une solide maîtrise du dessin et du travail des matières. En décembre 1945, il rejoint le Sud de la France en éclaireur pour occuper un poste de professeur de peinture en lettres. Son ambition secrète reste toutefois d’y implanter rapidement un atelier de céramique.
En 1946, il s’associe avec son camarade de promotion Roger Capron. Rejoints peu après par Jean Derval, ils fondent ensemble l’Atelier Callis. Les habitants surnomment vite ce trio audacieux « les trois coqs ». L’organisation du travail s’avère méthodique. Picault assure le tournage des formes, Capron se charge des décors peints et Derval prend en main la diffusion commerciale auprès des salons parisiens.
Leur énergie collective transforme la vie locale dès l’été 1946. Les jeunes associés organisent la première exposition du Nérolium, réunissant une vingtaine d’artisans régionaux. L’événement attire rapidement la presse spécialisée et de nombreuses personnalités. Cette manifestation estivale perdurera jusqu’en 1964. Elle donnera ensuite naissance au Concours national puis à la Biennale internationale de céramique.
L’aventure du Fournas : une révolution culinaire et décorative
Après deux années d’une collaboration fructueuse, l’Atelier Callis se sépare à l’amiable en mai 1948. Robert Picault fonde alors sa propre poterie, installée au chemin du Fournas. L’entreprise se développe à un rythme impressionnant sous sa direction. Son équipe grandit en quelques années pour atteindre 25 employés en 1955.
Le céramiste de Vallauris forge alors une devise emblématique : « De la cuisine à la table ». Il refuse de cantonner la terre cuite aux vitrines des collectionneurs. Son objectif premier consiste à concevoir des ustensiles culinaires que l’on peut poser fièrement au milieu du repas familial. Plats à gratin, soupières, pichets et caquelons quittent les fourneaux pour égayer le quotidien.
Cette démarche visionnaire rencontre un succès public et critique immédiat. En 1951, l’artiste-potier décroche une prestigieuse médaille d’or à la Triennale de Milan. Cette récompense internationale couronne ses recherches sur la vaisselle de feu et son sens du renouveau des arts domestiques.
Une alchimie novatrice entre tradition et géométrie
Pour fabriquer ses pièces, Robert Picault utilise d’abord un four traditionnel chauffé au bois de pin. Chaque cuisson de 24 heures engloutit près de cinq tonnes de bûches. En 1954, il modernise ses installations en adoptant des fours au propane plus réguliers. Il applique sur ses terres un émail stannifère blanc sans plomb, particulièrement soyeux et résistant.
Sa palette chromatique devient immédiatement identifiable. Il réinterprète l’alquifoux provençal en mariant le vert émeraude issu de l’oxyde de cuivre et le brun chaud obtenu par l’oxyde de fer. Par ailleurs, il met au point un émail noir métallique très novateur à base de manganèse et de cuivre, devançant les tendances de son époque.
Pour assurer une production suivie sans perdre l’âme artisanale, il forme de jeunes décoratrices locales. Celles-ci peignent d’un geste vif et enlevé directement sur l’émail cru. Le répertoire ornemental puise dans les motifs géométriques méditerranéens :
- Frises en chevrons, bandes croisées et quadrillages réguliers ;
- Cercles concentriques, vagues et labyrinthes antiques ;
- Bestiaire stylisé composé de poissons et d’oiseaux ;
- Éléments végétaux inspirés de la garrigue environnante.
En parallèle de sa vaisselle de série, le créateur produit des pièces uniques plus monumentales. Ces vases et sculptures révèlent des nus féminins sensuels, des vanités et des chimères mythologiques. Il développe aussi une production de carreaux décoratifs pour l’architecture intérieure.
Au cœur du cercle artistique : l’amitié avec Picasso et l’œil du cinéaste
À partir de 1949, Pablo Picasso installe son atelier juste en face de la poterie de Robert Picault. Une complicité chaleureuse naît entre les deux hommes. Ils échangent quotidiennement leurs réflexions techniques et s’empruntent des ébauches d’argile. Le peintre espagnol vient régulièrement observer les défournements matinaux pour découvrir les effets du feu.
Également photographe passionné, Robert Picault documente l’intimité créative de son illustre voisin entre 1950 et 1951. Ce témoignage exceptionnel compte plus de 240 tirages conservés au musée national Picasso de Paris. Ses clichés captent la spontanéité et la puissance de travail du maître dans son atelier provençal.
Sa curiosité le pousse également vers la caméra. Équipé de pellicule couleur Kodachrome, il filme Picasso assistant aux corridas d’Arles et de Nîmes aux côtés de Françoise Gilot. Il enregistre aussi les répétitions d’une parodie théâtrale intitulée La mort de Charlotte Corday. À cette époque faste, son cercle d’amis compte également Jean Cocteau, Louis Aragon, Elsa Triolet et Suzanne Ramié.
Nouveaux horizons : l’expérience Cerasarda et la maturité
Au début des années 1960, le céramiste s’éloigne d’une ville de Vallauris devenue très commerciale. En 1962, il accepte l’invitation de l’Aga Khan pour fonder et diriger artistiquement la manufacture Cerasarda en Sardaigne. Pendant trois années, il y développe des collections artisanales aux émaux unis et profonds, inspirés par les reflets de la côte d’Émeraude.
De retour en France vers 1966, il collabore avec la faïencerie de Longchamp pour imaginer de nouveaux services de table. Peu à peu, il délaisse le tour de potier pour se consacrer entièrement à la peinture dans son atelier. Robert Picault s’éteint le 30 octobre 2000 à l’âge de 81 ans, laissant une œuvre immense qui continue d’inspirer les designers contemporains.
Identifier, estimer et collectionner les céramiques de Robert Picault
Les créations du potier suscitent un vif engouement auprès des amateurs d’arts décoratifs du XXe siècle. Pour bien authentifier une pièce sur le marché de l’art, plusieurs signatures et estampilles permettent de repérer sa période de fabrication :
- Signature manuscrite « Robert Picault » ou « Picault » incisée pour les pièces uniques d’art ;
- Tampon circulaire « Picault Made in France » sous la base dès les années 1948-1950 ;
- Monogramme « RP » peint en vert très foncé du vivant de l’artiste ;
- Monogramme « RP » peint en vert pâle pour les rééditions de l’usine après son départ.
Les prix restent variés selon la rareté des modèles. Les petites pièces d’usage courant comme les tasses ou les raviers s’échangent souvent entre 30 et 150 euros. En revanche, un ensemble partiel de 77 pièces de vaisselle peut atteindre plusieurs milliers d’euros en salle des ventes. Les grands vases scarifiés et les pièces uniques montent encore plus haut, avec certains vases uniques frôlant les sommets des galeries spécialisées.
Plusieurs ouvrages récents mettent en lumière cet héritage remarquable, notamment la grande monographie rédigée par Jean Le Pape et Jean-Jacques Wattel. Le livre intime coécrit par la fille de l’artiste, Anne Aureillan, offre aussi un éclairage précieux sur ces années d’intense effervescence créative.
Robert Picault laisse l’empreinte durable d’un créateur complet qui a su marier l’exigence plastique et la simplicité du geste. En réinventant la céramique de table sans jamais renoncer à l’élégance, il demeure l’une des figures les plus attachantes du renouveau décoratif français.






