Dans le paysage contemporain, Rolf Sachs s’impose par une démarche inclassable qui refuse les étiquettes traditionnelles. Loin de concevoir le design comme une simple recherche de formes séduisantes, le créateur suisse privilégie l’idée brute, le détournement poétique et la charge émotionnelle des objets du quotidien.
En associant une rigueur minimaliste à l’humour du mouvement dada, son travail bouscule nos certitudes visuelles. Des galeries d’art aux scènes d’opéra, son œuvre protéiforme explore sans cesse la frontière poreuse entre fonction pratique et liberté plastique.
De la finance à la création : l’émancipation d’un héritier singulier
Issu des grandes dynasties industrielles allemandes Opel et Sachs, Rolf Sachs grandit dans un univers où se croisent l’ingénierie de pointe et les avant-gardes culturelles. Fils de Gunter Sachs et de l’artiste Anne-Marie Faure, décédée tragiquement durant sa petite enfance, il passe ses jeunes années dans les paysages montagnards de Suisse. Cette proximité avec la nature alpine forge durablement son regard sur le monde minéral et les traditions vernaculaires.
Avant de se consacrer pleinement aux arts visuels, il suit un cursus universitaire international en économie et en finance. Après avoir décroché son diplôme en Californie et travaillé dans la banque d’investissement, il décide pourtant de tout quitter au milieu des années 1980 pour embrasser la création. Formé en parfait autodidacte, le designer helvétique revendique cette absence d’école formelle comme le socle d’une totale indépendance d’esprit.
Son parcours géographique témoigne également de cette soif de renouveau permanent. En 1994, il fonde son premier grand atelier londonien dans le quartier de Fulham, baptisé Fun c’tion. Plus tard, il choisit de s’établir à Rome aux côtés de sa compagne, la princesse Mafalda de Hesse, tout en conservant des attaches profondes avec St. Moritz où il perpétue la mémoire festive du Dracula Club.
La philosophie du « Fun c’tion » : redonner une âme aux objets
Au cœur de la méthode Sachs réside une volonté farouche de contrer la perfection clinique du monde industriel contemporain. Plutôt que de masquer les défauts de fabrication, l’artiste et designer met en valeur l’aléa, l’usure et les failles humaines. Selon lui, ces imperfections confèrent aux pièces une véritable âme, capable de susciter une réaction sensorielle immédiate chez le spectateur.
Pour nourrir ce dialogue affectif, Rolf Sachs sélectionne des matières brutes et chargées d’histoire, parmi lesquelles le feutre, le bois massif, la pierre ou le verre soufflé. Il n’hésite pas pour autant à les confronter à des composants techniques plus contemporains comme les résines, le Kevlar ou les néons de laboratoire. Ce métissage matériel donne naissance à des créations hybrides où le second degré désamorce en permanence le sérieux des archétypes utilitaires.
Le créateur puise ses références aussi bien chez Kazimir Malevitch et Donald Judd que dans les installations de Joseph Beuys. Il partage également une grande complicité d’esprit avec le design conceptuel néerlandais, privilégiant la force narrative sur l’ornement superficiel.
Des galeries à l’opéra : un champ d’expérimentation sans frontières
Mobilier subversif et installations cinétiques
Le mobilier signé par l’artiste défie constamment notre rapport à l’usage. À travers sa célèbre série Koln, il s’empare de chaises suisses traditionnelles en bois pour les transformer radicalement. En les coulant dans la cire, en y perçant un judas espion ou en les fusionnant par paire, il les extrait de leur rôle domestique pour en faire des sculptures narratives.
Parmi ses inventions les plus emblématiques figurent aussi des pièces empreintes d’ironie littéraire :
- Sisyphus : une bêche de jardinage trouée au centre qui rend le travail de la terre impossible ;
- Autobahnausfahrttisch : une table basse monumentale inspirée des panneaux de sortie d’autoroute allemands ;
- Des boîtes lumineuses secrètes qui ne révèlent leurs trésors intérieurs qu’une fois allumées ;
- Des meubles modulaires entièrement démontables, conçus sans clous ni vis.
Cette recherche s’étend naturellement aux formats muséaux de grande envergure. Entre 2012 et 2013, il réalise au Victoria and Albert Museum de Londres l’installation The Journey of a Drop. Suspendues dans l’escalier Henry Cole haut de 35 mètres, des gouttes d’encre lâchées à intervalles réguliers viennent frapper la surface d’un bassin liquide, créant un spectacle visuel et sonore amplifié par des micros sous-marins.
Dans un autre registre, le projet photographique Camera in Motion étudie le passage du temps le long de la ligne ferroviaire des Chemins de fer rhétiques. Réalisés depuis un train en marche, ces clichés capturent la vitesse et transfigurent les reliefs alpins en paysages abstraits.
Décors d’opéra et architectures intérieures
Le plasticien germano-suisse transpose également sa vision dans l’espace scénique et l’aménagement de lieux d’exception. En 2010, il imagine une scénographie épurée pour l’opéra Norma de Bellini à l’Opéra de Monte-Carlo, collaborant alors étroitement avec Jean-Christophe Maillot pour la mise en scène et Karl Lagerfeld pour les costumes.
Dans le domaine de l’architecture d’intérieur, Rolf Sachs signe une réalisation spectaculaire au sein de l’hôtel The Dolder Grand à Zurich. Pour le restaurant Saltz, il suspend un véritable rocher montagnard au-dessus de la salle, tisse des cordes d’escalade le long du plafond et dessine des néons rougeoyants en hommage aux crêtes helvétiques. L’espace intègre même des pièces de monnaie authentiques incrustées dans les banquettes, alliant le confort hôtelier à une mise en scène audacieuse.
L’exploration intime : stéréotypes culturels et retour au geste
L’analyse des identités culturelles constitue un autre axe fort de son parcours. En 2014, le Musée des arts appliqués de Cologne accueille son exposition personnelle typisch deutsch?. À travers une sélection de dispositifs satiriques, l’artiste interroge avec tendresse et lucidité les mythes de la culture germanique. Il y présente notamment l’œuvre Angst, où une Bible, un traité de Heidegger, une éponge et un bloc de plomb se retrouvent comprimés dans un étau d’atelier.
Ces dernières années marquent une évolution notable vers une pratique picturale plus directe et tactile. Délaissant parfois l’outillage industriel, Rolf Sachs privilégie l’application directe des pigments avec ses mains sur des papiers volontairement froissés et texturés. Cette volonté d’engager le corps se manifeste avec éclat lors de sa grande rétrospective multidisciplinaire be-rühren, organisée à la Kunsthalle Schweinfurt au sein de l’ancienne piscine municipale bâtie jadis par son arrière-grand-père Ernst Sachs.
À travers quatre décennies de créations éclectiques, le parcours de Rolf Sachs rappelle que la fonction d’un objet ne se limite jamais à son utilité mécanique. En injectant de l’esprit, du doute et de la poésie dans la matière, il continue d’ouvrir des perspectives stimulantes pour repenser notre environnement quotidien.






