Vivian Suter peint sur une toile posée sur une table dans son atelier entouré par la végétation tropicale

Vivian Suter : la peintre qui crée en symbiose avec la jungle guatémaltèque

Au bord du lac Atitlán, les toiles sèchent sous les manguiers et accueillent la boue volcanique, la pluie tropicale et le passage des chiens. C’est dans ce décor luxuriant que Vivian Suter réinvente la peinture contemporaine depuis plus de quarante ans, en faisant des forces de la nature les véritables coautrices de ses créations.

Loin des galeries aseptisées et des formats rigides, l’artiste suisse et argentine a développé un langage visuel d’une rare liberté. En suspendant des toiles libres dans l’espace, la plasticienne contemporaine transforme chaque exposition en une traversée sensorielle où dialoguent la terre, le vent et la couleur.

Les racines de l’exil : de Buenos Aires aux rives du Rhin

Née en août 1949 à Buenos Aires, Vivian Suter grandit au sein d’une famille d’industriels et d’artistes marquée par les soubresauts de l’histoire européenne et sud-américaine. Sa mère, Elisabeth Wild, avait fui le nazisme en 1938 depuis Vienne avant de devenir couturière et collagiste en Argentine. Son père dirigeait quant à lui une manufacture d’impression textile dans la capitale argentine.

Face aux tensions politiques et aux mesures de nationalisation sous le régime péroniste, la famille choisit de quitter l’Amérique du Sud. Les parents s’installent à Bâle en 1962, marquant pour la jeune fille de douze ans une première expérience du déracinement qui nourrira durablement sa quête d’indépendance créative.

En Suisse, la future peintre étudie de 1968 à 1972 à la Kunstgewerbeschule de Bâle. Elle se forme dans l’atelier du peintre abstrait Franz Fedier, où elle perfectionne son sens des grands formats et de la couleur. À dix-neuf ans, elle épouse l’écrivain Martin Suter, dont elle conservera le patronyme après leur séparation.

Très tôt remarquée, elle présente sa première exposition personnelle dès 1972 à la galerie Stampa. Soutenue par le conservateur Jean-Christophe Ammann, elle participe en 1981 à une grande exposition collective à la Kunsthalle de Bâle et reçoit une bourse fédérale suisse. Pourtant, le confort des institutions européennes ne suffit pas à étancher sa soif d’horizons nouveaux.

L’ancrage au Guatemala : la retraite féconde de Panajachel

En 1982, après plusieurs voyages à travers l’Afrique et l’Amérique du Nord, la plasticienne entreprend une vaste traversée du continent américain depuis Los Angeles. En 1983, elle découvre la petite localité de Panajachel, sur les rives du lac Atitlán au Guatemala. Ce cratère volcanique grandiose, entouré de trois cônes majestueux, provoque un véritable coup de foudre.

Sur une ancienne plantation de café dominée par un figuier géant, Vivian Suter bâtit sa maison et donne naissance à son fils. Quelques années plus tard, sa mère Elisabeth Wild la rejoint et fait ériger une seconde bâtisse sur le terrain. Pendant plus de deux décennies, les deux femmes partagent un quotidien fusionnel, créant côte à côte en retrait total du marché de l’art mondial.

Cette vie retirée s’articule autour de deux espaces de travail complémentaires. Sur la haute colline, accessible par un escalier abrupt de cent vingt marches de pierre, l’atelier sommital surplombe la canopée et offre une vue spectaculaire sur les volcans environnants.

Dans cette pièce perchée dépourvue d’électricité, l’artiste a instauré un rituel singulier. Elle peint en fin d’après-midi jusqu’à la nuit tombée, guidée par une gestuelle ample et intuitive, et ne découvre le résultat de son travail que le lendemain matin à la lumière du jour.

Plus bas dans le jardin, un second atelier ouvert côtoie les caféiers, les bananiers et les manguiers. Vivian Suter y déploie ses toiles sur une table de ping-pong ou les suspend à des structures de bambou, avec l’aide de ses assistants Don Tomas et Juan.

Quand les tempêtes transforment la matière picturale

Durant ses premières années guatémaltèques, la peintre abandonne progressivement le papier au profit de la toile, puis renonce définitivement au châssis traditionnel en bois. Ce choix pratique, motivé par la difficulté d’expédier de lourds volumes à l’étranger, devient rapidement une véritable déclaration esthétique. Elle privilégie désormais la toile de manta, un tissu de coton et de laine non traité particulièrement souple et résistant.

Cependant, deux événements météorologiques majeurs bouleversent radicalement sa démarche artistique. En 2005, la tempête tropicale Stan submerge ses réserves, suivie en 2010 par les inondations dévastatrices de l’ouragan Agatha. Ses toiles se retrouvent entièrement recouvertes de boue et d’eaux usées.

Au lieu de tenter de restaurer ou de jeter les œuvres endommagées, Vivian Suter choisit d’accueillir ces accidents climatiques. Elle comprend qu’il est vain de lutter contre l’environnement et décide d’intégrer pleinement les forces élémentaires dans son processus pictural. La nature cesse d’être un simple sujet pour devenir une collaboratrice active.

Depuis ce basculement philosophique, la peintre paysagiste élabore des mélanges insolites où se côtoient l’acrylique, l’huile, les pigments ocres, la terre volcanique, la sève végétale et l’eau de pluie. Elle emploie également de la colle de poisson qui capte la poussière et les débris végétaux portés par le vent.

Ses quatre chiens de compagnie — Bonzo, Tintin, Nina et Disco — participent eux aussi à cette création collective en laissant leurs empreintes de pattes sur les tissus étendus sur l’herbe humide.

Sur le plan visuel, ces toiles sans titre et sans date oscillent entre abstraction gestuelle et évocations organiques. Des formes d’amibes, des silhouettes de fruits tropicaux et des motifs végétaux s’entremêlent sans hiérarchie, composant un vaste journal météorologique et émotionnel.

Un continuum immersif sur la scène internationale

Pour présenter ses œuvres, Vivian Suter refuse tout accrochage rigide et confie volontiers la scénographie aux commissaires des institutions qui l’invitent. Les toiles sont suspendues au plafond par de fins câbles métalliques, flottent au gré des déplacements du public ou s’empilent directement sur le sol à la manière de tapis d’Orient.

Cette approche spatiale crée des installations enveloppantes où le spectateur s’immerge physiquement dans la peinture. Dans de nombreux musées, les grandes toiles libres de l’artiste ont dialogué avec les petits collages géométriques très minutieux de sa mère Elisabeth Wild, disparue en 2020 à l’âge de 98 ans.

La reconnaissance internationale intervient avec éclat en 2017 lors de la documenta 14, organisée conjointement à Athènes et à Kassel. Sous le commissariat d’Adam Szymczyk, son installation Nisyros déploie ses toiles en plein air sur la colline Philopappos, révélant la puissance évocatrice de son travail au public mondial.

Depuis cette consécration, les plus grandes institutions ont accueilli ses créations à travers le monde :

  • Le Museo Reina Sofía à Madrid avec l’exposition Panajachel au Palacio de Velázquez.
  • L’Art Institute of Chicago avec la présentation el bosque interior.
  • Le Kunstmuseum Luzern à travers l’hommage Bonzo, Tintin & Nina.
  • La Sécession de Vienne avec le projet A Stone in the Lake.
  • Le Palais de Tokyo à Paris et le Carré d’Art de Nîmes avec la vaste rétrospective itinérante Disco.

En 2021, la Confédération helvétique lui décerne le prestigieux prix Meret Oppenheim, consacrant sa contribution majeure à l’art contemporain suisse. De prestigieux musées internationaux, tels que la Tate de Londres et le musée Guggenheim de New York, intègrent désormais ses œuvres dans leurs collections permanentes.

En réconciliant le geste pictural avec les aléas du climat et du vivant, Vivian Suter offre un modèle artistique singulier où la création ne cherche plus à dompter le monde, mais à s’y fondre en toute humilité.


Publié le

dans

par