La danse contemporaine exige souvent des corps parfaits, sculptés selon des normes esthétiques rigides. Pourtant, le chorégraphe français Thomas Lebrun a bâti une œuvre unique en prenant le contre-pied de ces diktats physiques. Depuis plus de vingt ans, cet artiste singulier bouscule les codes de la scène avec humour, poésie et une profonde humanité.
Né le 1er avril 1974 dans le Nord de la France, entre Roubaix et Tourcoing, le jeune garçon grandit dans un univers familial propice à la création artistique. Très tôt, il invente des spectacles avec sa sœur, s’initie au chant et au solfège, avant que ses parents ne l’inscrivent à des cours de danse pour canaliser son énergie débordante. Néanmoins, son parcours scolaire s’avère particulièrement douloureux. En raison de sa passion pour la danse, de ses excellents résultats et d’une corpulence jugée trop ronde, il subit de violentes brimades de la part de ses camarades.
Un corps hors normes façonné par l’adversité
Pour échapper à ce climat hostile, l’adolescent décide d’interrompre sa scolarité en classe de première. Il se consacre alors pleinement à son art, intègre le Conservatoire et obtient son diplôme d’État de professeur de danse. Confronté aux exigences physiques impitoyables du milieu, il refuse de s’infliger des régimes permanents. Son physique atypique devient dès lors sa force, qualifié par la critique d’outil de subversion face aux standards habituels. Une rencontre déterminante avec le chorégraphe Bernard Glandier, qu’il remplace sur scène, finit de sceller son engagement artistique et humain.
Après avoir été un interprète recherché par des créateurs de renom, il franchit un cap décisif en fondant la compagnie Illico en 2000. Ce projet naît dans la foulée de son solo fondateur, Cache ta joie !, qui pose les bases de son style expressif. Par la suite, sa carrière prend un tournant institutionnel majeur. En mai 2011, le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand le nomme à la direction du Centre chorégraphique national de Tours (CCNT), un poste qu’il occupe à partir de janvier 2012.
Le rayonnement international du Centre chorégraphique national de Tours
Sous sa direction, le CCNT connaît un rayonnement sans préjudice. Thomas Lebrun y conçoit pas moins de 19 pièces chorégraphiques, qui voyagent à travers le monde entier. Au total, ses créations cumulent plus de 1 200 représentations et rassemblent plus de 280 000 spectateurs, de Paris à Séoul, en passant par l’Amérique du Sud. Toutefois, avec les années qui passent, l’artiste choisit de se mettre plus souvent en retrait de la scène pour se consacrer pleinement à l’écriture et faire danser les autres.
La force du créateur réside dans sa capacité à naviguer entre des registres radicalement différents. Il sait passer de la gravité à la légèreté avec une aisance déconcertante. Son répertoire se compose de pièces marquantes qui interrogent notre rapport à la différence et à l’histoire :
- Itinéraire d’un danseur grassouillet (2009) : un solo autobiographique et touchant sur l’acceptation de soi.
- La jeune fille et la mort (2012) : une œuvre intense créée pour sept danseurs et un quatuor à cordes.
- Lied Ballet (2014) : une pièce ambitieuse présentée lors du prestigieux Festival d’Avignon.
- Sous les fleurs (2023) : une création pour cinq danseurs masculins vêtus de robes traditionnelles, inspirée par la communauté mexicaine des Muxes.
- d’amour (2025) : un spectacle tout public qui aborde avec délicatesse la question du harcèlement scolaire.
Transmettre et croiser les cultures : l’engagement d’un créateur
En parallèle de ses propres créations, le directeur du CCN de Tours s’engage activement dans la transmission et le dialogue interculturel. Il intervient régulièrement auprès de grandes institutions pédagogiques nationales, comme le Conservatoire de Paris ou le Centre national de la danse. De plus, il a initié en 2018 le projet « Dansez-Croisez », un dispositif d’échanges artistiques qui tisse des liens solides entre la métropole et les scènes d’Outre-mer, notamment en Guyane et en Martinique. Récemment, cette dynamique a permis la création de Derrière Vaval, Pleurs, cornes et fwèt., un triptyque de soli conçus pour des artistes ultra-marins.
Au-delà des studios de danse, Thomas Lebrun cultive un jardin secret bien éloigné des projecteurs. Il se passionne en effet pour la photographie ornithologique, une activité qu’il a découverte lors d’un voyage en Amérique du Sud. Pour lui, l’observation solitaire et silencieuse des oiseaux sauvages constitue une véritable pratique du « zazen », lui permettant de se ressourcer loin de l’effervescence de la création.
Aujourd’hui, alors qu’il continue de tracer sa voie singulière, l’œuvre de Thomas Lebrun démontre que la danse peut être à la fois exigeante et profondément populaire. En transformant ses propres fêlures en un langage universel, le chorégraphe rappelle que le mouvement est avant tout un geste d’amour et de résistance face aux normes de notre société.






