Dans le paysage des arts décoratifs du XXe siècle, Madeleine Castaing occupe une place à part. Rejetant les conventions bourgeoises et la froideur géométrique du modernisme, elle a façonné des intérieurs narratifs d’une singulière intensité. Son nom évoque instantanément une alchimie faite de velours capitonnés, de motifs félins et d’un turquoise lumineux devenu légendaire.
Mais cette grande antiquaire ne s’est pas contentée de meubler des espaces. Elle a conçu des décors comme d’autres composent des œuvres littéraires, insufflant à chaque pièce une atmosphère romanesque. Mécène passionnée et figure magnétique de la vie parisienne, elle a laissé une empreinte indélébile sur plusieurs générations de créateurs.
De l’éveil artistique au mécénat de Montparnasse
Née à Chartres à la fin du XIXe siècle, Marie Madeleine Marcelle Magistry grandit dans un univers sensible aux arts. Très tôt, elle développe une passion dévorante pour la littérature en dévorant les écrits de Chateaubriand, de Balzac et de Marcel Proust. Cette imprégnation romanesque nourrit son regard et oriente sa sensibilité vers la mise en scène du quotidien.
Vers 1910, sa trajectoire prend un tournant décisif lorsqu’elle rencontre Marcellin Castaing, écrivain fortuné et critique d’art. Leur union scelle cinquante ans d’une intense complicité intellectuelle. Après une brève incursion dans le cinéma muet où certains la surnomment la « Mary Pickford française », elle délaisse les plateaux de tournage pour se consacrer pleinement au monde de l’art.
Le grand soutien à Chaïm Soutine
Au cours des Années folles, le couple fréquente assidûment le Café de la Rotonde et s’intègre au cercle avant-gardiste de Montparnasse. Ils côtoient Pablo Picasso, Marc Chagall, Blaise Cendrars ou encore Erik Satie. Cependant, leur engagement le plus marquant reste sans conteste leur dévouement envers le peintre Chaïm Soutine.
Après un premier achat de tableau en 1925, les époux deviennent les protecteurs inconditionnels de l’artiste tourmenté. Entre 1930 et 1935, Soutine séjourne cinq étés consécutifs dans leur propriété de Lèves, près de Chartres. Ils constituent la plus vaste collection privée de ses œuvres, rassemblant plus de quarante toiles du peintre. C’est durant cette période féconde que Soutine peint son célèbre portrait intitulé La Petite Madeleine des décorateurs, aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum of Art de New York.
De la gentilhommière de Lèves au sanctuaire de la rue Jacob
Pour offrir un terrain d’expérimentation à son épouse, Marcellin Castaing acquiert la gentilhommière néoclassique de Lèves. Cet espace devient un véritable laboratoire où la célèbre décoratrice travaille les perspectives paysagères et imagine des jeux de reflets dans les baies vitrées. Cet apprentissage libre pose les fondations de son style.
L’éclosion d’une marchande hors normes sous l’Occupation
Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale bouleverse ce havre de paix. Face à la réquisition de Lèves et aux restrictions financières, le couple regagne la capitale. À l’âge de 46 ans, Madeleine Castaing prend la décision audacieuse de se lancer dans le commerce d’antiquités.
Elle fait ses débuts avec un stand modeste au marché aux puces Jules Vallès, puis loue une ancienne blanchisserie rue du Cherche-Midi. Ses vitrines, agencées comme des intérieurs victoriens ou des salons du Sussex, attirent immédiatement l’attention. Elle n’hésite pas à bousculer les codes du métier en s’endormant parfois au milieu de ses propres mises en scène.
Le salon légendaire de Saint-Germain-des-Prés
Forte de ce premier succès, elle s’établit définitivement à l’angle des rues Jacob et Bonaparte, au cœur de Saint-Germain-des-Prés. Derrière une élégante devanture noire, sa boutique se transforme en un salon très couru par l’élite intellectuelle. Vivant à l’étage entourée de ses tableaux préférés, elle y reçoit écrivains, artistes et collectionneurs avertis.
Son tempérament commercial fascine autant qu’il déconcerte. Négociatrice redoutable, elle refuse fréquemment de céder des objets aux clients dont la conversation l’ennuie. Elle fixe parfois des montants prohibitifs dans l’unique but de conserver auprès d’elle les pièces qui l’émeuvent le plus.
L’art de vivre selon le « style Castaing »
Pour Madeleine Castaing, décorer ne consiste pas à appliquer des règles formelles. Sa célèbre devise résume parfaitement sa vision : « Je fais des maisons comme d’autres écrivent des poèmes ». En rupture totale avec le rationalisme du Bauhaus et les lignes épurées de l’Art déco, elle privilégie l’émotion, le confort et la narration visuelle.
Un hymne aux styles oubliés et aux matières singulières
L’antiquaire réhabilite des époques alors délaissées par le marché de l’art. Elle fait revivre le mobilier Directoire, les rondeurs du style Biedermeier, la rigueur du Regency anglais ainsi que le charme feutré du Napoléon III. Elle aime associer des pièces en acajou à du mobilier en bambou patiné.
Son vocabulaire décoratif s’enrichit d’objets éclectiques soigneusement choisis :
- des opalines vert amande ou turquoise d’époque Louis-Philippe ;
- des lustres en porcelaine et des tôles laquées ;
- des écrans lithophanes et des silhouettes découpées ;
- des tapis et banquettes recouverts de motifs panthère ou léopard ;
- des papiers peints à feuillages abondants et des rayures bayadères.
Elle cultive également une forme de désinvolture maîtrisée. Ses rideaux traînent délibérément au sol sans ourlet, et ses tapisseries conservent des bords francs effrangés soulignés de rubans sombres.
La signature chromatique : le bleu turquoise et ses audaces
La couleur représente l’un des piliers de son univers. Elle met au point une teinte iconique, le « Bleu Castaing », savant dosage de turquoise et d’une touche de vert qui capte la lumière d’une façon éclatante. Loin de craindre les contrastes, cette icône de la décoration ose marier le bleu et le vert sans retenue.
Pour équilibrer ses ambiances, elle ponctue l’espace de touches de blanc cassé et de noir graphique. Elle utilise également des demi-teintes subtiles comme le rose dragée, le bleu poudré ou les nuances inspirées de la faïence de Wedgwood.
Figures du Tout-Paris, disciples et résonances contemporaines
Son talent séduit rapidement les personnalités les plus en vue de son époque. Jean Cocteau, qui admire sa capacité à saisir l’esprit des lieux, la surnomme affectueusement la « décoratrice des âmes ». Elle aménage notamment la maison de campagne du poète à Milly-la-Forêt et collabore à l’ambiance de la Villa Santo-Sospir à Saint-Jean-Cap-Ferrat.
Son carnet de commandes compte des figures prestigieuses telles qu’André Malraux, Francine Weisweiller, Françoise Sagan, Brigitte Bardot ou Yves Saint Laurent. Louise de Vilmorin s’inspire même d’elle pour donner vie à son personnage de fiction Julietta.
Une influence durable sur la scène décorative
Parmi ses héritiers spirituels, le décorateur Jacques Grange revendique pleinement l’approche émotionnelle transmise par son mentor. Aujourd’hui encore, de nombreux architectes d’intérieur contemporains célèbrent son sens des contrastes et son refus des dogmes rigides.
Ses motifs emblématiques continuent de vivre à travers des rééditions de tissus d’ameublement, de revêtements de sol et d’un nuancier de peintures historiques. Le mobilier d’inspiration néoclassique qu’elle affectionnait conserve une modernité intacte.
Au-delà de son excentricité vestimentaire légendaire, Madeleine Castaing a prouvé que la décoration d’intérieur pouvait s’élever au rang d’un art poétique et sensible. En libérant les espaces des conventions de leur temps, elle a offert au design une leçon d’audace intemporelle qui continue d’inspirer les créateurs d’aujourd’hui.






