Lorsque les portes d’un appartement parisien scellé depuis des décennies se sont ouvertes en 2010, le monde entier a découvert avec stupeur l’univers préservé de Marthe de Florian. Derrière d’épaisses tentures et sous un voile de poussière centenaire reposait le sanctuaire intact d’une femme libre, dont le charme et l’esprit avaient séduit l’élite de la Troisième République.
Cette découverte hors du commun a réveillé l’histoire oubliée d’une jeune couturière devenue l’une des figures les plus fascinantes de la capitale. Entre ascension sociale, amours illustres et chefs-d’œuvre artistiques, le parcours de cette demi-mondaine illustre parfaitement les fastes et les paradoxes de son temps.
De l’atelier de couture aux salons parisiens : les origines de Mathilde Beaugiron
Avant d’incarner l’élégance suprême des boulevards, la courtisane parisienne a connu des débuts bien plus modestes. Née le 9 septembre 1864 dans le 18e arrondissement de Paris, la petite Mathilde Héloïse Beaugiron grandit dans un milieu artisanal. Ses parents, Jean Beaugiron, peintre sur porcelaine, et Henriette Éloïse Bara, brodeuse sur soie, étaient mariés en 1864 dans la capitale. La jeune fille apprend rapidement le métier de brodeuse et de couturière pour subvenir à ses besoins.
La jeunesse de Mathilde est toutefois marquée par de douloureuses épreuves personnelles. À l’âge de dix-huit ans, elle donne naissance à un premier enfant, Henri, qui s’éteint tragiquement après seulement trois mois d’existence. Deux ans plus tard, en 1884, naît un second fils, également prénommé Henri. Cet événement marque un tournant décisif dans son existence.
Le père présumé de l’enfant est Auguste Albert Gaston Florian Mollard, un banquier issu d’une dynastie d’orfèvres et d’horlogers grenoblois. Séduit par la jeune femme, cet homme fortuné l’installe confortablement dès 1883. C’est à ce protecteur attentionné qu’elle emprunte son identité d’emprunt pour faire ses premiers pas dans le demi-monde, faisant ainsi émerger le nom de Marthe de Florian.
Une reine du Tout-Paris et ses amants illustres
Au tournant du siècle, le Tout-Paris s’enthousiasme pour la silhouette et l’allure de cette célèbre cocodette. Officiellement présentée comme comédienne ou soubrette aux Folies Bergère, elle ne poursuit pourtant aucune carrière théâtrale notable. Les chroniqueurs mondains du journal Gil-Blas célèbrent plutôt son élégance remarquable et sa maîtrise absolue de l’art de la parure entre 1893 et 1902.
Dotée d’une beauté blonde magnétique, elle rivalise alors avec des icônes comme Liane de Pougy ou La Belle Otero. La presse de l’époque admire ses mensurations parfaites, notamment son tour de taille de quarante-cinq centimètres particulièrement corsetée. Passionnée par la modernité, elle parade sur les grands boulevards au volant d’une voiture tonneau ou dans une calèche personnalisée par la famille Rothschild.
Son charme irrésistible attire les personnalités politiques les plus puissantes de l’époque. Les correspondances intimes découvertes chez elle attestent de liaisons passionnées avec plusieurs ministres et présidents français, parmi lesquels figurent Georges Clemenceau, Pierre Waldeck-Rousseau, Paul Deschanel ou encore Gaston Doumergue. L’artiste peintre italien Giovanni Boldini et des fondateurs de grands magasins parisiens comme Ernest Cognacq succombent également à ses charmes. Par la suite, Marthe de Florian épouse un commerçant aisé et gère avec rigueur son patrimoine immobilier.
Le sanctuaire du square La Bruyère : autopsie d’une capsule temporelle
À la fin du XIXe siècle, l’ancienne couturière s’installe dans un spacieux appartement de près de cent cinquante mètres carrés situé au 2, square La Bruyère, dans le quartier Saint-Georges. Elle s’éteint pourtant loin de la capitale, le 29 août 1939 à Trouville-sur-Mer, ainsi que l’atteste l’acte de décès déclaré le lendemain par son fils, Henri Beaugiron, devenu homme de lettres.
Après la disparition de sa mère, Henri conserve les lieux jusqu’à sa propre mort en mai 1966. Sa fille, Solange Beaugiron, quitte quant à elle Paris au début de la Seconde Guerre mondiale pour s’installer en Ardèche. Écrivant sous des pseudonymes littéraires, Solange ne remettra plus jamais les pieds dans l’appartement familial. Néanmoins, elle continue de régler fidèlement les charges et les loyers jusqu’à sa disparition en 2010 à l’âge de quatre-vingt-onze ans.
Contrairement à la légende médiatique qui évoquait soixante-dix années d’abandon total, l’appartement est resté inhabité pendant quarante-quatre ans. En avril 2010, un commissaire-priseur mandaté par le juge des tutelles pénètre sur les lieux pour inventorier la succession. L’équipe découvre un décor Belle Époque parfaitement figé sous une immense couche de poussière.
L’inventaire révèle un mobilier somptueux de style néo-Renaissance et Louis XVI, un plafond à caissons et des miroirs dorés monumentaux. Dans l’entrée trône une autruche empaillée côtoyant une figurine de Mickey Mouse des années 1930. Sur la coiffeuse en acajou, des flacons de parfum d’époque contiennent encore des traces d’essences rares, tandis que des tiroirs dissimulent des centaines de lettres d’amour soigneusement nouées par des rubans de soie colorés.
Le portrait magistral de Boldini : résurrection d’une icône
Le clou de cette découverte exceptionnelle réside dans une immense toile dissimulée au cœur du salon. Ce tableau spectaculaire de cent quarante-sept centimètres de haut dévoile le modèle de la Belle Époque dans une vaporeuse robe en mousseline rose largement décolletée. Jamais exposée ni répertoriée dans les catalogues officiels, cette œuvre majeure séduit immédiatement les spécialistes.
Une carte de visite laissée par Giovanni Boldini et une mention dans les archives de sa veuve permettent d’authentifier la toile sans le moindre doute. Les experts estiment majoritairement que l’artiste italien a réalisé ce portrait vibrant autour des années 1900, immortalisant Marthe de Florian au sommet de son éclat.
La mise en vente du tableau le 28 septembre 2010 à l’Hôtel Drouot suscite une véritable effervescence internationale. Estimée initialement à trois cent mille euros, la toile s’envole finalement pour 2,1 millions d’euros avec les frais, établissant un record mondial pour l’artiste auprès d’un collectionneur italien. Cette histoire romanesque a d’ailleurs nourri plusieurs romans historiques à succès à travers le monde.
Le destin singulier de Mathilde Beaugiron continue d’intriguer par sa modernité et son élégance préservée. En traversant un siècle de silence, son sanctuaire parisien a offert au monde un témoignage inestimable sur la splendeur et les secrets de la haute société d’autrefois.





