Dans le paysage patronal français, Jacques Veyrat occupe une place singulière d’investisseur contrarien. Polyvalent et réputé discret, cet entrepreneur a bâti en trois décennies un empire industriel et financier de premier plan en anticipant les grandes mutations technologiques.
Derrière la création de la holding Impala et la direction de conseils d’administration majeurs, l’homme d’affaires français s’est forgé une solide réputation d’éclaireur. Sa méthode allie une grande rigueur analytique à une capacité rare à parier à contre-courant sur des secteurs fortement réglementés.
Des grands corps de l’État aux télécoms en pleine dérégulation
La fabrique d’un ingénieur de haut vol
Né le 4 novembre 1962 à Chambéry au sein d’une famille savoyarde, Jacques Veyrat suit d’abord une formation scientifique d’excellence. Il intègre l’École polytechnique en 1983, où il côtoie notamment Patrick Pouyanné et Patrick Drahi, avant de rejoindre le prestigieux Corps des Ponts et Chaussées.
Il commence sa carrière dans la haute fonction publique. Dès 1989, il officie comme rapporteur au Comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI) à la direction générale du Trésor. Il rejoint ensuite le Club de Paris pour gérer des dossiers financiers internationaux, puis devient conseiller technique aux finances au cabinet ministériel de Bernard Bosson entre 1993 et 1995.
Le déploiement de LDCom et le triomphe de Neuf Cegetel
En 1995, l’ingénieur fait le choix du secteur privé en intégrant le groupe Louis-Dreyfus Armateurs, dont il devient rapidement directeur général. En 1998, il fonde LDCom et imagine une idée pionnière : déployer de la fibre optique le long des voies navigables pour louer de la bande passante aux opérateurs à bas coût.
La structure grandit très vite grâce à des rachats opportunistes d’entreprises en difficulté :
- Kertel, FirstMark et Belgacom France dans le secteur des réseaux d’entreprise,
- Siris, Sogetec et Erenis pour densifier les infrastructures urbaines,
- AOL France et 9 Télécom pour conquérir directement le grand public.
En 2005, le dirigeant orchestre la fusion entre Neuf Télécom et Cegetel, donnant naissance au deuxième opérateur télécoms national. Après une introduction en bourse réussie, l’entreprise est cédée à SFR en 2008 sur une valorisation globale de plus de 7 milliards d’euros. Jacques Veyrat quitte alors la présidence avec un premier capital personnel considérable.
L’émancipation industrielle et la naissance d’Impala
La succession mouvementée au sein du groupe Louis-Dreyfus
Proche collaborateur et désigné comme héritier opérationnel par Robert Louis-Dreyfus, Jacques Veyrat prend la présidence exécutive de la maison mère en 2008. Après le décès du patriarche en 2009, des divergences stratégiques profondes éclatent avec la veuve Margarita Louis-Dreyfus sur l’avenir du géant du négoce.
Cette guerre de succession débouche en juillet 2011 sur une sortie négociée. L’ancien dirigeant échange ses droits contre plusieurs participations qu’il avait lui-même initiées. Il quitte le groupe avec un portefeuille d’actifs valorisé à plus de deux cents millions d’euros, comprenant notamment des parts majeures dans Direct Energie et Neoen.
Le grand chelem de la transition énergétique
Avec ces actifs, il fonde immédiatement sa propre société d’investissement à capitaux propres, baptisée Impala. Dès lors, le patron d’Impala applique sa vision contrarienne sur le marché de l’électricité.
Il développe d’abord Direct Energie aux côtés de Stéphane Courbit. Malgré des pertes initiales significatives, la société s’impose comme le premier fournisseur alternatif français. En juillet 2018, la société est vendue au groupe pétrolier TotalEnergies pour une valorisation de près de deux milliards d’euros, rapportant 630 millions d’euros à sa holding.
En parallèle, il anticipe très tôt l’essor des énergies vertes. En 2008, il crée Neoen malgré les doutes exprimés à l’époque par certains observateurs du secteur énergétique. Neoen multiplie les projets solaires, éoliens et de batteries géantes en France et à l’international, notamment en Australie.
En mai 2024, Impala concrétise une opération majeure en cédant sa participation de contrôle au gestionnaire Brookfield pour 2,6 milliards d’euros, validant spectaculairement plus de quinze années d’investissements patients.
Une galaxie d’investissements diversifiée
Industrie, marques de consommation et restructurations
Fidèle à son goût pour le redressement d’entreprises, Jacques Veyrat diversifie ses participations dans des secteurs variés en s’appuyant sur des équipes autonomes :
- Industrie de pointe : reprise de Technoplus Industries dans la mécanique nucléaire et restructuration réussie du leader de l’imprimerie CPI avec l’appui de Bpifrance.
- Sécurité et identité : développement d’Arjo Systems dans les passeports biométriques avant sa revente à un acteur américain.
- Marques et cosmétiques : investissements dans la lingerie avec Lejaby et Pull-in, soutien à la mode durable avec La Caserne, et montée au capital de la marque haut de gamme de soins cellulaires Augustinus Bader.
- Gestion financière : développement actif de la société de gestion Eiffel Investment Group, spécialisée dans le financement de l’économie réelle.
Réseau d’influence et gouvernance des grandes entreprises
Au fil des décennies, l’homme d’affaires savoyard a tissé un réseau influent au cœur de l’économie tricolore. Mentoré à ses débuts par Alain Minc, il maintient des liens étroits avec de nombreux dirigeants industriels et financiers de premier plan.
Son expertise de stratège l’amène à exercer des responsabilités au sommet de grands groupes cotés. Depuis juillet 2017, il assure la présidence du conseil d’administration de Fnac Darty, tout en conseillant le fonds d’investissement international KKR sur ses opérations en France.
Cette trajectoire a hissé la fortune professionnelle de Jacques Veyrat au-delà des 3,5 milliards d’euros. Si certains anciens collaborateurs décrivent parfois un négociateur intransigeant et direct, ses pairs saluent unanimement un bâtisseur lucide capable de valoriser des actifs industriels complexes là où d’autres hésitent.
En réinvestissant continuellement ses liquidités dans la décarbonation, l’industrie et l’innovation, l’investisseur démontre qu’une vision de long terme adossée à une totale indépendance capitalistique reste un moteur puissant de transformation économique.






