Un nom de famille très répandu cache parfois des réalités humaines radicalement opposées. Derrière l’identité de David Lefèvre se dessinent des trajectoires de vie qui n’ont absolument rien en commun, oscillant entre l’horreur des faits divers, la poésie du voyage et l’excellence artistique ou sportive. Cette homonymie presque parfaite nous rappelle que derrière une même étiquette civile peuvent coexister le pire et le meilleur de l’expérience humaine.
D’un côté, ce patronyme évoque le parcours tragique d’un criminel multirécidiviste ayant semé la mort dans les zones humides de la Somme. De l’autre, il désigne un écrivain épris de liberté et de solitude, ou encore des professionnels talentueux de la musique, du cyclisme et de la gastronomie. Explorer ces différentes existences permet de comprendre comment un simple nom résonne de manières si diverses dans notre mémoire collective.
L’ombre des marais : le parcours criminel de David Lefèvre
Une enfance brisée sous le signe de la violence de David Lefèvre
Pour comprendre la dérive de David Lefèvre, le criminel surnommé « le tueur des marais », il faut remonter à ses origines familiales particulièrement sombres. Né le 17 mai 1980 à Reims, il grandit avec ses cinq frères et sœurs dans un milieu violent, alcoolique et incestueux. Ses parents, qu’il décrira plus tard comme des cas sociaux, rejettent violemment leur progéniture. En effet, son père subit d’ailleurs une condamnation pour complicité de viol en réunion.
En 1988, après l’arrestation du père de famille, la justice place le garçon de huit ans dans un foyer d’accueil de l’Aisne. Malgré ce cadre protecteur, le jeune garçon reste fuyant, très réservé et accumule un retard scolaire important. Sa sœur racontera qu’il tentait parfois d’apporter un peu de douceur à ses proches, notamment en fabriquant une balançoire. Pourtant, l’adolescence le précipite rapidement vers la délinquance routinière, l’amenant à commettre ses premiers vols à l’aide d’un pistolet à plomb.
L’engrenage de la récidive et la haine des marginaux
La violence franchit un cap irréversible durant l’été 1999. Après un premier vol à main armée commis à Laon, le jeune homme braque un sans-abri le 8 août. Au cours de cette agression, il tue froidement la victime d’une balle dans la tête, élimine son rat de compagnie et dérobe ses maigres économies avant de s’enfuir. Ainsi, arrêté quelques jours plus tard, il nie toute intention homicide lors de son procès en 2002. Bénéficiant de circonstances atténuantes liées à son passé, il s’en tire avec une peine de cinq ans de prison, dont il purge un peu plus de trois ans.
Cependant, sa libération ne marque pas le début d’une réinsertion réussie. En 2003, la police l’arrête pour vol de voiture, ce qui entraîne la révocation de son sursis. À peine libéré, il retombe en 2005 pour recel et trafic de stupéfiants. Durant cette nouvelle incarcération de trois ans, il développe une rancœur obsessionnelle contre les consommateurs de drogue. Il se met à considérer ces toxicomanes comme des parasites sociaux et des nuisibles, une haine qui guidera bientôt ses actes les plus sombres.
Le double crime du marais de Camon
En 2008, après sa sortie de détention, il choisit de s’installer à Amiens où personne ne connaît son passé judiciaire. Sur place, il travaille comme manutenaire intérimaire et se montre serviable avec ses voisins immédiats. Toutefois, son comportement dissimule une personnalité manipulatrice et dénuée d’empathie, comme le remarque une éducatrice spécialisée. Sa haine des toxicomanes trouve une première cible en janvier 2011 avec Julien Guérin, un jeune homme de 22 ans sous traitement de substitution.
Dans la nuit du 13 au 14 janvier, David Lefèvre emmène sa victime près du canal de l’Avre, dans le marais de Camon. Il lui assène de violents coups de pied de biche sur le crâne avant de le jeter à l’eau, provoquant sa mort par noyade. Le lendemain de la disparition, il tente d’extorquer des faveurs sexuelles à la compagne de la victime en échange d’informations. Bien que le corps soit retrouvé un mois plus tard, la justice conclut initialement à une noyade accidentelle, laissant le suspect en liberté.
Quelques mois plus tard, en septembre 2011, il croise la route d’Alexandre Michaud, récemment installé à Amiens. Appelés à l’aide après une dispute de couple où Michaud s’est blessé à la main, l’ex-détenu conduit le jeune homme aux urgences, puis l’entraîne vers le même marais de Camon. Cette fois, il l’abat de deux balles dans le dos et la tête, puis leste son corps dans l’eau. Par conséquent, le cadavre est découvert quelques jours plus tard par les autorités locales.
L’étau de la justice et le verdict de perpétuité
L’enquête s’accélère lorsque les gendarmes réalisent que David Lefèvre constitue le point commun absolu entre les deux disparus. Les écoutes téléphoniques révèlent rapidement sa dangerosité lorsqu’il se vante d’avoir déjà tué trois personnes. De plus, une contre-expertise médicale sur le corps de la première victime confirme l’homicide volontaire. Lors de son arrestation en décembre 2011, il nie farouchement, mais commet une bourde décisive lors de la reconstitution en révélant qu’il connaissait l’emplacement exact du premier corps avant sa dérive.
Acculé par les preuves physiques et le sang retrouvé sur ses chaussures, il rédige une lettre de confession au procureur en mars 2012. Son procès s’ouvre en novembre 2013 devant la Cour d’assises de la Somme. Durant les débats, l’accusé s’enferme dans un mutisme complet, refuse les examens psychiatriques et réclame une sanction maximale. Finalement, le tribunal le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une période de sûreté de 22 ans. Il purge actuellement sa peine et ne pourra prétendre à une libération conditionnelle qu’à partir de l’année 2035.
L’appel des grands espaces : David Lefèvre, l’écrivain voyageur
Sur les traces de Nicolas Bouvier et l’exploration du monde avec David Lefèvre
À l’opposé de cette dérive destructrice, le nom de David Lefèvre brille également dans le monde de la littérature de voyage. Né en 1973 à Fougères, ce passionné obtient une licence d’histoire et de géographie avant de rejeter la routine du monde de l’entreprise. Après une brève expérience dans l’électronique, il choisit de consacrer son existence à la découverte du globe. Ses pas le mènent d’abord en Irlande, où il s’imprègne de l’œuvre du célèbre écrivain suisse Nicolas Bouvier.
Grâce au soutien d’Éliane Bouvier, il étudie en profondeur les archives de l’auteur et conçoit une exposition itinérante intitulée Nicolas Bouvier, flâneur planétaire. Ses propres voyages le conduisent ensuite à travers une multitude de pays et de continents :
- L’Amérique du Nord, avec la traversée des États-Unis et du Mexique ;
- L’Asie centrale et occidentale, incluant la Turquie, l’Iran, la Syrie et l’Ouzbékistan ;
- L’Asie du Sud et de l’Est, à travers la Chine, le Pakistan, l’Inde et le Népal ;
- L’Asie du Sud-Est, notamment en Thaïlande et en Malaisie.
Pour financer ses expéditions, il enchaîne les petits boulots, travaillant comme berger en Irlande ou cuisinier en Allemagne. C’est lors d’un séjour à Udaipur, en Inde, qu’il s’initie sérieusement à l’art de la photographie.
L’exil volontaire dans les forêts de Chiloé
Le voyageur se prend d’affection pour les paysages sauvages d’Amérique du Sud. Après avoir arpenté le désert d’Atacama et gravi le volcan Sajama en Bolivie, il explore longuement la Patagonie entre 2005 et 2010. C’est pourquoi, séduit par la rudesse et la beauté de ces contrées australes, il décide de s’installer définitivement au Chili en 2010.
Il vit désormais sur l’île de Chiloé, isolé dans une cabane en bois rudimentaire bâtie entre lac et forêt. Ce mode de vie, fondé sur la frugalité et l’auto-subsistance, lui permet de se consacrer pleinement à son travail de photographe et d’écrivain. Loin du tumulte de la société de consommation, il livre à travers ses récits une réflexion profonde sur le dépouillement et le rapport sauvage à la nature.
De l’asphalte à la scène : les autres visages d’un même nom
L’effort et la vitesse avec le cycliste professionnel
Le sport de haut niveau compte aussi son propre David Lefèvre. Né en 1972 à Maubeuge, ce coureur cycliste professionnel réalise une carrière honorable de 1997 à 2004. En effet, issu d’une famille de sportifs, il évolue d’abord chez les amateurs en Picardie avant d’intégrer le peloton professionnel.
Son palmarès témoigne de sa polyvalence et de sa résistance à l’effort :
- Triple champion de Picardie de cyclo-cross chez les élites dans les années 1990 ;
- Médaillé d’argent au championnat du monde militaire de cyclo-cross ;
- Participant au Tour d’Italie en 2000, épreuve qu’il termine à la 84e place du classement général.
L’excellence musicale et culinaire au-delà des frontières
Enfin, la sensibilité artistique et le savoir-faire technique s’expriment à travers d’autres personnalités remarquables portant cette même identité. Dans le domaine de la musique classique, un violoniste virtuose s’est distingué en obtenant le premier prix du Conservatoire de Montréal avant de poursuivre ses études à Paris. Lauréat de prestigieux concours internationaux, il a occupé le poste de premier violon solo de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse pendant plusieurs années.
De l’autre côté de l’Atlantique, la gastronomie américaine met en lumière le chef David LeFevre. Originaire du Wisconsin, il abandonne ses études d’ingénieur pour se former auprès de grands noms de la cuisine française comme Bernard Loiseau. Établi en Californie, il dirige aujourd’hui des restaurants réputés à Manhattan Beach, ce qui lui a valu plusieurs nominations aux prestigieux James Beard Foundation Awards.
Qu’ils aient choisi la violence destructrice, la contemplation solitaire des grands espaces, l’effort athlétique ou l’expression artistique, ces hommes partagent le même nom mais incarnent des mondes opposés. L’existence de chaque David Lefèvre illustre la complexité de la nature humaine, capable des plus sombres dérives comme des plus belles créations.
