Discrète figure de la haute société parisienne, la princesse Salomé Murat a traversé le vingtième siècle au confluent de deux univers prestigieux. D’un côté, elle incarnait une lignée impériale marquée par les fastes du Premier et du Second Empire. De l’autre, elle participait activement à la vie publique de l’après-guerre aux côtés de son époux, le ministre et résistant Albin Chalandon.
Observatrice lucide des coulisses politiques de la République, Salomé Murat fut aussi une femme de mémoire et de lettres. Son parcours singulier allie le sens du devoir historique à une grande liberté d’esprit.
Une prestigieuse lignée entre la France impériale et le Caucase
Née le 17 janvier 1926 au 51 de l’avenue Montaigne à Paris, la princesse Salomé Marie Herminie Louise Murat grandit au sein d’une famille illustre. Elle compte en effet parmi ses ancêtres directs Joachim Murat, maréchal d’Empire et roi de Naples, ainsi que son épouse Caroline Bonaparte, sœur de Napoléon Iᵉʳ. Son prénom rend hommage à son arrière-grand-mère, la princesse géorgienne Salomé Dadiani, fille du souverain de Mingrélie, dont l’union en 1868 avec le prince Achille Murat fut parrainée par l’empereur Napoléon III.
Son père, le prince Achille Alain Joachim-Napoléon Murat, s’était illustré comme pilote de l’armée de l’air dès la Première Guerre mondiale. Sa mère, Magdeleine de Chasseloup-Laubat, descendait quant à elle de la grande bourgeoisie financière par la famille Stern. Au sein d’une fratrie de neuf enfants, la jeune femme développe très tôt une vive curiosité pour les arts, l’histoire et les affaires du monde.
L’épreuve de la guerre et l’engagement précoce
Lorsque survient la Seconde Guerre mondiale, la jeune aristocrate ne reste pas en marge des tourments de son pays. Alors qu’elle n’a que dix-huit ans au cours de l’été 1944, elle prend une part active aux événements clandestins. Selon les souvenirs rapportés par son fils aîné Fabien, elle a notamment participé à la Libération de Paris, démontrant un courage indéniable sous l’Occupation.
Cette expérience fondatrice forge sa vision de la politique et son attachement indéfectible au gaullisme. C’est durant cette période troublée qu’elle côtoie plusieurs figures de l’administration et de la Résistance, prélude à ses engagements futurs.
Le mariage avec Albin Chalandon et les arcanes du pouvoir
En juillet 1951, Salomé Murat épouse Paul Henri Albin Chalandon, inspecteur des Finances et héros de la Résistance décoré de la Légion d’honneur à 23 ans. Pour leur union célébrée à Paris, la jeune mariée portait un manteau de cour brodé aux armoiries impériales, rappelant la mémoire de sa maison. L’office religieux est ensuite célébré en l’église Sainte-Clotilde.
Le couple donne naissance à trois fils : Fabien en 1953, Aurèle au milieu des années 1950, puis Emmanuel en 1959. Durant toute l’ascension politique de son mari — futur député, ministre de l’Équipement et du Logement, puis Garde des Sceaux en 1986 —, cette descendante du roi de Naples joue un rôle de conseillère discrète mais essentielle. Plusieurs observateurs décriront d’ailleurs son influence intellectuelle comme déterminante dans la carrière du haut fonctionnaire.
Reçue régulièrement au palais de l’Élysée sous la présidence de Charles de Gaulle, elle jouit d’un respect protocolaire exceptionnel : le Général n’hésite pas à descendre personnellement les marches du perron pour l’accueillir. Témoin privilégié de la Ve République, elle verra se succéder quatorze présidents au cours de sa longue existence.
Malgré la séparation du couple à la fin des années 1960 et la longue relation d’Albin Chalandon avec la journaliste Catherine Nay, aucun divorce n’est prononcé de son vivant, maintenant un lien indéfectible avec le père de ses enfants.
Les écrits d’une descendante de Joachim Murat : la réhabilitation mémorielle
Parallèlement à sa vie publique, Salomé Murat consacre une part importante de son temps aux travaux d’écriture. Elle s’attache en particulier à réhabiliter la figure fascinante de sa grand-mère paternelle, Augustine Joséphine Marie de Rohan-Chabot, aristocrate, poétesse et artiste peintre renommée du début du siècle.
Pour retracer ce destin hors du commun, elle a réuni des archives intimes et consacré un ouvrage de 274 pages intitulé Marie Murat, Une femme éperdue de liberté, paru en 2009 aux éditions Soferic. Préfacé par le duc de Rohan, ce livre met en lumière l’indépendance de ton et la créativité d’une femme en avance sur son temps, tout en enrichissant l’histoire littéraire et généalogique de la famille.
Le dernier hommage à une figure de la maison Murat
Salomé Murat s’éteint le 23 avril 2016 à Neuilly-sur-Seine, à l’âge de 90 ans. Sa messe de funérailles a été célébrée en l’église Saint-Honoré-d’Eylau à Paris, entourée de ses proches, des membres de la noblesse et de représentants du monde politique.
Elle repose désormais dans le caveau familial de la commune de La Chaussée-d’Ivry, en Eure-et-Loir, aux côtés des parents d’Albin Chalandon.
En unissant la mémoire des dynasties impériales et l’énergie des bâtisseurs de la France contemporaine, cette grande dame a incarné l’élégance de la tradition alliée à un sens profond de l’engagement républicain.






