Dans le paysage audiovisuel français, certains reporters choisissent de bousculer les certitudes plutôt que de suivre les sentiers balisés. Olivia Mokiejewski incarne cette démarche exigeante à travers des enquêtes immersives sur l’environnement, l’agro-industrie et la condition animale. Avec un style direct et sans concession, elle confronte les géants industriels tout en donnant la parole à ceux que la société ignore souvent.
Son parcours mêle rigueur économique et sensibilité écologique. Loin de s’enfermer dans une étiquette convenue, la documentariste privilégie l’observation sur le terrain pour documenter les mutations de notre époque. Elle s’attache à révéler l’envers des décors de notre consommation quotidienne avec une détermination constante.
De l’économie aux urgences écologiques : les racines d’un regard
Née le 6 juin 1977 à Suresnes, la journaliste grandit en partie à Grenoble chez sa grand-mère pendant les tournages de ses parents. Fille du cinéaste Jean-Pierre Mocky et de la comédienne Marisa, elle choisit très tôt de tracer sa propre route. Elle refuse ainsi de prendre un pseudonyme télévisuel et décide de garder son nom de famille d’origine polonaise pour affirmer une indépendance totale face à l’industrie des médias.
Elle s’oriente d’abord vers les études supérieures et décroche un diplôme en économie internationale axé sur les pays en transition. À 23 ans, ses débuts professionnels la mènent vers la chaîne LCI, le bureau new-yorkais de l’AFP, puis le journal Investir. Cependant, le traitement strictement financier de l’actualité ne correspond pas à ses aspirations profondes.
Elle bifurque alors rapidement vers les thématiques sociétales et environnementales. Cette réorientation prend corps lorsqu’elle assure la rédaction en chef adjointe de l’émission Vu du Ciel, présentée par Yann Arthus-Bertrand sur France 2. Olivia Mokiejewski collabore ensuite à de nombreux magazines comme Capital Terre sur M6 ou Spécial Investigation sur Canal+, aiguisant sa maîtrise du grand reportage.
L’investigation incarnée : la méthode d’une réalisatrice engagée
Au fil des années, la documentariste développe une signature visuelle et narrative singulière. Avec la série documentaire L’Emmerdeuse, diffusée sur France 2 dans la case Infrarouge, elle met son opiniâtreté au service d’enquêtes de santé publique. Ce surnom provient de son insistance méthodique face aux refus répétés des marques de dévoiler la composition de produits industriels du quotidien.
Son enquête Coca-Cola, la formule secrète, coréalisée avec Romain Icard en 2013, dissèque les mystères entourant les ingrédients de la célèbre boisson gazeuse. La même année, elle poursuit son travail avec le film Une vie de cochon, coréalisé avec Yann l’Hénoret. Elle effectue alors une immersion de trois mois dans la filière porcine pour exposer les coulisses de l’élevage intensif.
Cette approche immersive ne cherche pas la provocation gratuite. Elle vise plutôt à rendre transparents des mécanismes industriels soigneusement dissimulés aux yeux du grand public. Olivia Mokiejewski utilise l’incarnation à l’écran pour accompagner le téléspectateur dans une prise de conscience progressive et documentée.
Du braconnage aux abattoirs : éclairer la condition animale et humaine
Son intérêt pour la faune sauvage s’exprime également à travers des séries télévisées comme Les Orphelins du paradis. Dans cette collection, elle parcourt les centres de réhabilitation dédiés aux espèces menacées aux quatre coins du globe. Elle signe aussi des réalisations remarquées pour la case Grandeur nature, s’intéressant notamment aux éléphants ou aux zèbres dans leur milieu naturel.
En 2018, la réalisatrice engagée signe sur Arte le documentaire Rhino Dollars. Ce film met en lumière les réseaux criminels du braconnage et le trafic international de cornes en Asie et en Afrique. Elle y dévoile les ramifications économiques complexes qui menacent directement la survie de la faune africaine.
Son travail le plus retentissant prend toutefois la forme d’un livre d’investigation en 2017 avec la parution de l’ouvrage Le peuple des abattoirs aux éditions Grasset. Pour rédiger ce document de 180 pages, elle réalise une immersion de trois ans dans une dizaine d’établissements en France en partageant les tâches quotidiennes des ouvriers.
L’enquête détaille une cadence éprouvante où trois millions d’animaux sont abattus chaque jour sur le territoire national. Au-delà du sort réservé aux bêtes, Olivia Mokiejewski dénonce la souffrance physique et morale des travailleurs de la chaîne. Les cadences infernales, les accidents graves et la précarité sociale touchent de plein fouet ces salariés, dont beaucoup recourent à l’aide alimentaire.
Élargir le champ du documentaire : récits de société et mémoire
Loin de cantonner sa curiosité aux seuls enjeux écologiques, la documentariste explore des formats variés au fil de sa carrière. Elle s’intéresse à l’histoire culturelle et aux représentations avec des œuvres diffusées sur Arte, à l’image de Lolita, méprise sur un fantasme en 2021 ou de récits cinématographiques comme Il était une fois… Faute d’amour en 2019.
L’auteur de documentaires aborde aussi le grand banditisme international en coréalisant avec Jérôme Pierrat Serbie, les miliciens du crime pour Canal+. Cette diversité thématique prouve sa capacité à naviguer entre différents formats d’enquête avec la même rigueur journalistique. Elle développe également des projets d’écriture de fiction pour le cinéma.
Sur le plan intime, le décès de son père en août 2019 l’amène à témoigner publiquement de l’héritage d’un créateur hors norme. Elle décrit un cinéaste guidé par une soif d’indépendance, farouchement opposé à l’embourgeoisement des récits, et animé par un besoin viscéral de tourner pour dénoncer les dérives du pouvoir et des institutions.
Porter la voix des oubliés : de l’éthique personnelle aux combats citoyens
Cette recherche d’intégrité se reflète directement dans ses choix de vie quotidienne. Végétarienne convaincue, Olivia Mokiejewski considère l’acte d’achat comme un vote politique par lequel chacun choisit ce qu’il souhaite soutenir. Elle privilégie une consommation sobre, éloignée de l’hyperconsommation et des produits cosmétiques standardisés.
Son sens de l’engagement se traduit de manière concrète lors de la crise sanitaire de 2020. Touchée par la perte de sa grand-mère en maison de retraite, elle prend la présidence et coordonne la fondation du Collectif 9471. L’association rassemble des familles endeuillées pour briser le silence entourant la gestion sanitaire dans les Ehpad et demander des comptes aux autorités.
Par ses enquêtes de terrain comme par ses prises de parole citoyennes, Olivia Mokiejewski poursuit un même objectif : lever le voile sur les réalités dérangeantes de notre société pour nourrir un débat public éclairé.






