Dans le paysage cinématographique contemporain, Alexe Poukine s’est imposée par un regard singulier, à la fois acéré et profondément empathique. Qu’elle manie la caméra documentaire ou qu’elle dirige des acteurs de fiction, l’autrice refuse le confort des certitudes pour sonder les zones d’ombre de notre société : la précarité, les traumatismes intimes, la violence institutionnelle et la fragilité des corps.
Son travail ne cherche jamais le sensationnalisme. Au contraire, la cinéaste conçoit son art comme une tentative vitale d’abolir l’isolement individuel. En explorant la parole des personnes marginalisées et en hybridant sans cesse le réel avec le jeu dramatique, elle bâtit une œuvre cohérente qui interroge avec force nos manières de faire société.
Une trajectoire singulière, de l’ethnologie au plateau de tournage
Née en 1982 à Rambouillet en banlieue parisienne, la future réalisatrice grandit loin des sentiers balisés du septième art classique. Très tôt, sa curiosité l’oriente vers des disciplines complémentaires centrées sur l’humain et l’expression des émotions.
Entre jeu théâtral et terrain anthropologique
Avant de se tourner vers la mise en scène, la jeune femme suit une formation de comédienne à l’École d’art dramatique Jean-Laurent Cochet. Elle pratique également la photographie tout en poursuivant des études universitaires exigeantes en philosophie, en langue arabe et en ethnologie.
Titulaire d’un master en ethnologie et sociologie comparative, elle part observer le monde au cours de plusieurs séjours à l’étranger. En 2006, elle s’installe en Jordanie afin de préparer une thèse de doctorat. Pourtant, au cours de cette expérience sur le terrain, une évidence s’impose à elle : les outils académiques traditionnels ne suffisent plus à restituer la complexité des récits humains qu’elle souhaite transmettre.
Le déclic documentaire à Lussas
Suivant les conseils reçus lors de son séjour moyen-oriental, elle renonce à sa carrière universitaire pour tenter sa chance dans le cinéma. Après un échec au concours de La Fémis, Alexe Poukine intègre l’École documentaire de Lussas en Ardèche. Ce passage formateur ancre définitivement sa pratique dans le documentaire de création.
Elle signe en 2008 son film de fin d’études, Petites Morts, un court-métrage qui circule remarquablement bien dans les festivals internationaux. Quelques années plus tard, elle affine son approche narrative en intégrant l’Atelier Scénario de La Fémis en 2013, perfectionnant sa maîtrise de l’écriture dramatique.
Écouter les silences : l’exploration des blessures et des tabous
L’œuvre de la documentariste se caractérise par une attention constante portée aux voix que l’espace public préfère ignorer. Ses premiers longs-métrages abordent frontalement la douleur sans jamais verser dans le misérabilisme.
La mort invisible : de l’intime au politique
En 2013, elle dévoile son premier long-métrage documentaire, Dormir, dormir dans les pierres. Le film trouve son origine dans un drame personnel : le décès de son oncle dans la rue. Plutôt que de réaliser un constat clinique sur la grande exclusion, la réalisatrice implique sa propre famille dans la reconstitution de cette trajectoire brisée.
À travers ce récit intime, elle interroge avec lucidité le regard des passants et de la société sur les personnes sans-abri, souvent oubliées parce que personne ne veut réellement les regarder. Cette démarche sensible vaut au film de recevoir le Prix du Regard Social au festival Traces de Vie.
« Sans frapper » : réinventer le récit du viol par le collectif
En 2019, Alexe Poukine franchit une étape majeure avec la sortie de Sans frapper. Ce documentaire percutant aborde la banalité tragique des violences sexuelles à travers une structure chorale audacieuse. Le projet juxtapose le témoignage d’une victime à une constellation d’autres corps et visages, incarnés par des comédiens et des anonymes qui s’approprient ses mots.
Ce dispositif puissant déplace le traumatisme individuel vers une expérience partagée universelle. Le film connaît un rayonnement international considérable avec plus de quatre-vingts sélections en festivals, remportant notamment le Prix du Jury du film le plus innovant à Visions du Réel à Nyon ainsi que des distinctions à Florence, Paris et Barcelone.
La fiction comme miroir brut : incarnation et mise en danger
Pour la réalisatrice, la frontière entre documentaire et fiction demeure poreuse. Elle n’hésite pas à passer devant la caméra ou à explorer les recoins les plus dérangeants du comportement humain pour révéler une vérité émotionnelle brute.
L’expérience « Palma » : jouer et diriger la survie maternelle
Avec le moyen-métrage Palma, sorti au tournant des années 2020, Alexe Poukine assume un triple rôle : scénariste, réalisatrice et actrice principale. Elle incarne Jeanne, une mère emmenant sa petite fille en vacances à Majorque avant que ce séjour ne dérive vers une épreuve de survie affective et matérielle.
Le film séduit immédiatement la critique par sa tension sourde et son authenticité. Il remporte plusieurs récompenses prestigieuses, dont le Grand Prix au Festival de Brive ainsi que deux prix majeurs à Clermont-Ferrand, consacrant tant son écriture que son jeu d’actrice.
« Kika » : ausculter la précarité et les limites du corps
Son premier long-métrage de fiction, Kika, présenté en 2025 à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes, puise son impulsion dans une angoisse personnelle : la peur panique de la précarité absolue ressentie par la cinéaste durant sa seconde grossesse.
Le film suit le parcours d’une assistante sociale luttant pour loger des familles en détresse, qui bascule elle-même dans une pauvreté telle qu’elle se tourne vers le travail du sexe. L’œuvre explore des pratiques fétichistes et sadomasochistes de manière directe, provoquant des réactions contrastées chez les critiques, entre éloge d’un cinéma audacieux et débats vifs sur la mise en scène.
Dispositifs et transmission : le cinéma comme espace thérapeutique et politique
Qu’elle filme l’institution hospitalière ou qu’elle réunisse des personnes pour libérer la parole, la metteuse en scène développe des méthodes collaboratives originales inspirées de l’éducation populaire et de la théâtralité.
« Sauve qui peut » : soigner la parole à l’hôpital
Sorti en 2024, le documentaire Sauve qui peut plonge au cœur du malaise des personnels soignants. Alexe Poukine y examine la souffrance éthique, le manque chronique de moyens et l’épuisement professionnel qui minent les services hospitaliers contemporains.
Pour mettre au jour ces tensions, la documentariste organise des ateliers de simulation où des soignants s’entraînent à des annonces de diagnostics graves face à des comédiens. Elle intègre également des sessions de théâtre de l’opprimé avec la compagnie NAJE, offrant aux professionnels un espace inédit d’extériorisation collective des traumatismes institutionnels.
Le long-métrage est chaleureusement salué pour son humanité, récoltant plusieurs distinctions remarquées au festival Cinéma du Réel ainsi qu’à Visions du Réel.
Une esthétique du lien contre l’isolement
Au-delà de la diversité de ses formats, la démarche artistique d’Alexe Poukine repose sur une conviction profonde : fabriquer des histoires et recueillir la parole sert d’abord à briser la solitude des spectateurs et des participants. Pour elle, créer du lien par les images constitue la condition indispensable aux luttes sociales et à l’émancipation collective.
En refusant les artifices lénifiants, Alexe Poukine continue d’enrichir le cinéma francophone d’œuvres audacieuses et nécessaires, invitant le public à regarder en face les fragilités de notre époque pour mieux réinventer notre capacité d’écoute et de solidarité.






