Dans l’histoire de la musique francophone, rares sont les femmes qui ont su bousculer les codes d’un univers rock presque exclusivement masculin. Au cœur de cette révolution électrique des années 1970 et 1980, Corine Marienneau a réussi à s’imposer comme bassiste incontournable, posant les fondations rythmiques de morceaux entrés dans la mémoire collective. Sa présence sur scène, son style et sa voix ont redéfini la place des femmes dans le rock en France.
Cependant, derrière les projecteurs et les stades bondés, le parcours de Corine Marienneau est marqué par une intense complexité humaine. Entre passions amoureuses, rivalités créatives et exclusion progressive, son histoire personnelle se confond avec celle du plus grand groupe de rock français. Aujourd’hui encore, sa trajectoire singulière interroge sur la mémoire, la transmission et la place accordée aux pionnières.
Le destin de Corine Marienneau : des salons parisiens à la fureur électrique
Une jeunesse parisienne entre rigueur et émancipation
Née le 7 mars 1952 à Paris dans une famille aisée de cinq filles, dont elle est la quatrième aux côtés d’une sœur jumelle, elle grandit sous le regard d’un père ingénieur. Durant son enfance, elle fait quelques photos publicitaires et commence dès l’âge de quatre ans des cours de piano et de danse. Bien qu’elle échoue au concours d’entrée des petits rats de l’Opéra de Paris, son éducation artistique classique forge sa sensibilité.
Après un premier échec au baccalauréat scientifique qu’elle obtint l’année suivante en 1972, elle s’inscrit en faculté d’anglais. Cette même année, elle décide de s’envoler pour les États-Unis afin de travailler comme jeune fille au pair à Princeton. Ce séjour américain ouvre de nouveaux horizons à l’adolescente qui, après avoir vibré pour le gospel, découvre la déflagration du rock des Beatles et des Rolling Stones dans le sillage de mai 1968.
La maison de Saint-Cloud et l’apprentissage de la basse
À son retour en France, la jeune femme décide de prendre son indépendance. Elle coupe les ponts avec sa famille avec seulement trente francs en poche et enchaîne les petits boulots pour financer ses cours de danse contemporaine et de claquettes. Au milieu des années 1970, elle loue une grande maison à Saint-Cloud. Ce lieu devient rapidement un point de ralliement pour une bohème artistique en pleine ébullition, accueillant des personnalités comme Jacques Higelin, Valérie Lagrange ou Jean-Pierre Kalfon.
C’est dans ce foyer créatif qu’elle noue une relation amoureuse avec Louis Bertignac. Ce dernier s’installe chez elle et commence à lui apprendre la basse. Face à la pénurie de bassistes dans les formations de l’époque, elle s’approprie l’instrument de manière instinctive, privilégiant le groove et l’efficacité à la virtuosité technique.
En 1976, le couple intègre le groupe Shakin’ Street pour une tournée d’été, mais elle quitte l’aventure après des altercations physiques avec la chanteuse Fabienne Shine. Quelques mois plus tard, le 12 novembre 1976, elle est appelée pour un concert de dépannage au Centre Américain de Paris. Le groupe Téléphone vient de naître.
L’aventure tumultueuse de la cofondatrice de Téléphone
Une intégration difficile au sein du quatuor
L’arrivée de Corine Marienneau dans le groupe ne se fait pas sans heurts. Jean-Louis Aubert s’oppose d’abord à sa présence, refusant l’idée d’intégrer des femmes dans une formation de rock. Pour s’imposer et survivre aux tournées épuisantes, elle adopte une attitude androgyne et insiste pour porter ses propres amplis au milieu d’équipes techniques exclusivement masculines.
La dynamique interne se complique rapidement lorsque Louis Bertignac s’éloigne sentimentalement d’elle. Traversant une période difficile marquée par une tentative de suicide, elle trouve du soutien auprès de Jean-Louis Aubert. Elle entame alors avec lui une relation amoureuse discontinue, ce qui permet à Bertignac d’officialiser leur propre rupture sans culpabilité.
Succès phénoménaux et fêlures internes
Malgré ces tensions intimes, la créativité du groupe est à son apogée. Elle coécrit avec Aubert le titre Le chat sur l’album Dure Limite en 1982, un enregistrement pour lequel le producteur Glyn Johns lui conseille de boire de l’alcool afin de libérer sa voix. Elle compose également le titre Les bêtes, inspiré par un documentaire animalier, mais la chanson reste de côté. Si l’album cartonne, l’ambiance se détériore. Dans les médias, la bassiste de Téléphone n’hésite pas à égratigner ses partenaires, les qualifiant de gamins gâtés par le succès et l’argent.
En parallèle, elle s’illustre sur d’autres projets. Elle collabore avec Bertignac et Eric Serra sur la bande originale du film Subway de Luc Besson en 1985, écrivant notamment le tube It’s Only Mystery. Elle s’essaie aussi au cinéma en jouant dans le film Moi vouloir toi de Patrick Dewolf.
Cependant, la sortie du single Le jour s’est levé en 1985 scelle le destin du groupe. Estimant qu’il s’agit d’un titre solo d’Aubert plutôt que d’une œuvre collective, elle s’oppose à cette direction. Après une ultime tentative de trêve et des répétitions houleuses, la séparation officielle est prononcée le 21 avril 1986.
Les Visiteurs et le retrait de l’ex-musicienne du groupe Téléphone
Un nouveau départ avec Louis Bertignac
Dès 1987, Corine Marienneau rebondit en cofondant le groupe Les Visiteurs aux côtés de Louis Bertignac. La formation accueille également Serge Ubrette, Loy Ehrlich et Afid Saidi. Leur premier album éponyme rencontre un beau succès, porté par le tube Ces idées-là, vendu à près de 400 000 exemplaires, et intègre enfin sa chanson Les bêtes. Le groupe tourne intensément et se produit même à New York.
En 1989, elle et Bertignac incarnent des chanteurs de rue révolutionnaires dans la série télévisée Les Jupons de la Révolution sur Canal+. Après divers changements de musiciens, dont le passage éphémère de Richard Kolinka à la batterie après une peine de prison, le groupe enregistre une reprise de la Mano Negra.
Toutefois, leur second album enregistré à Memphis en 1990 est un échec commercial, la maison de disques Virgin préférant concentrer ses efforts sur la carrière solo de Jean-Louis Aubert. Épuisée, elle finit par annoncer à Bertignac qu’elle souhaite quitter le groupe le 1er janvier 1991 (bien que l’année 1992 soit parfois avancée), actant la fin de l’aventure.
La reconstruction par la thérapie et le silence
Après son retrait de l’industrie musicale, Corine Marienneau entame un long parcours de recherche personnelle. Financée par les royalties de Téléphone, elle suit une thérapie approfondie avec le psychologue Alvaro Escobar, se plongeant dans l’étude de l’anatomie, de la psychologie et des médecines douces. Elle explore également des états de conscience modifiés et des expériences de télépathie.
Ses apparitions publiques deviennent rares. Elle refuse des rôles de cinéma trop stéréotypés et voit plusieurs projets avorter, comme un film d’Andrzej Zulawski. Néanmoins, le 26 mai 1994, lors d’un concert de Bertignac, elle monte sur scène pour chanter. Rejointe par Aubert et Kolinka, elle participe à une reformation improvisée de Téléphone le temps de quatre titres, acceptant de reprendre la basse sous l’acclamation du public.
Corine Marienneau face à son histoire : mémoires et exclusion
Un album solo intime et des révélations explosives
Le 22 janvier 2002, elle publie son unique album solo, sobrement intitulé Corine. Ce disque acoustique de douze titres, enregistré à la maison avec l’aide de Louis Bertignac, dévoile une voix légère et des textes très personnels. Malheureusement, l’accueil du public reste extrêmement confidentiel.
Quatre ans plus tard, son autobiographie, majoritairement connue sous le titre Le Fil du temps (tome 1) — bien que certaines sources l’évoquent sous l’intitulé Au fil du temps —, est publiée le 26 octobre 2006 aux Éditions Flammarion (certaines sources mentionnant à tort l’année 2004). Dans cet ouvrage de 400 pages, elle lève le voile sur son éducation classique, mais surtout sur les coulisses sombres, les blessures et les rivalités internes de l’épopée Téléphone. La franchise du livre provoque une rupture définitive avec Jean-Louis Aubert, qui refusera désormais tout contact avec elle, ne lui adressant qu’un glacial « Bonjour madame » bien des années plus tard lors d’obsèques communes.
La blessure des Insus et la préservation du patrimoine
Les tensions autour de l’héritage du groupe s’enveniment également sur le terrain juridique. Dès 1999, Jean-Louis Aubert dépose seul la marque « Téléphone » à l’INPI, un secret révélé lors du renouvellement en 2009, poussant l’ex-musicienne du groupe Téléphone à déposer à son tour la marque pour protéger ses droits.
La rupture historique se matérialise sur scène entre 2015 et 2017 avec la tournée triomphale des « Insus ». Aubert, Bertignac et Kolinka se réunissent sans elle, la remplaçant par un autre bassiste sans même l’avoir contactée.
Malgré cette mise à l’écart douloureuse, elle reste la gardienne du temple. C’est elle qui supervise directement la remastérisation complète de la discographie du groupe pour le coffret anthologique Au cœur de Téléphone. Cette implication rappelle que la question des droits artistiques a toujours été complexe, à l’image du premier accord pour la répartition des redevances signé tardivement en 1983, qui avait laissé un goût amer à l’ensemble des membres.
Transmission et reconnaissance
Au-delà des querelles du passé, elle continue d’écrire sa propre route. Elle apparaît ponctuellement au cinéma dans des films comme Angèle et Tony ou Monsieur Papa de Kad Merad. Soucieuse de transmettre son savoir, elle devient en 2012 la marraine de la School of Rock de Blagnac, transmettant son expérience de la scène à de jeunes musiciens.
Son parcours exceptionnel est officiellement salué lorsqu’elle est nommée Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, couronnant la trajectoire d’une femme libre qui aura marqué à jamais le tempo du rock français.
Le parcours de Corine Marienneau incarne à la fois la ferveur créative d’une époque révolue et la complexité des relations humaines au sein d’un collectif artistique hors norme. En restant fidèle à ses convictions et en refusant les compromis, la bassiste a prouvé que sa contribution au rock français dépassait largement les querelles d’ego. Son héritage continue d’inspirer les nouvelles générations de musiciennes bien décidées à imposer leur propre rythme.
