Derrière les plus grands hymnes du rock’n roll et du rhythm and blues se cachent parfois des figures restées dans l’ombre. Jack Hammer fait indéniablement partie de ces créateurs polyvalents dont les mélodies ont façonné la culture populaire du XXe siècle. Chanteur, pianiste, guitariste et artiste peintre, cet auteur américain a marqué plusieurs décennies sans toujours recevoir la pleine reconnaissance de son vivant.
De la genèse de tubes planétaires à ses propres succès sur les pistes de danse européennes, son parcours offre une traversée fascinante de l’histoire musicale moderne. Découvrons la trajectoire singulière d’un compositeur prolifique aux mille facettes.
Aux origines d’un créateur caméléon
Né Earl Solomon Burroughs le 16 septembre 1925, l’artiste s’éteint à Hollywood en 2016 à l’âge vénérable de 90 ans. Tout au long de son existence, il jongle habilement avec plusieurs pseudonymes, signant tour à tour Earl Burrows, George Stone ou encore Hurricane Harry. Sa vie personnelle reste marquée par de lourdes épreuves, notamment la perte prématurée de ses trois fils, alors qu’il élève également quatre filles.
Sa précocité musicale se révèle dès l’adolescence. À seulement 14 ans, il écrit déjà le texte de Fujiyama Mama, une chanson percutante qu’Annisteen Allen grave sur disque en 1954 avant que Wanda Jackson n’en fasse un classique du rockabilly en 1957.
L’ascension new-yorkaise des années cinquante
C’est en 1955 qu’il choisit officiellement d’adopter le pseudonyme de Jack Hammer pour signer ses compositions. La même année, il coécrit Rock’n Roll Call aux côtés de Fred Kelly pour The Treniers, un morceau repris rapidement par le légendaire Louis Jordan.
En 1956, il multiplie les projets et prête sa plume au groupe vocal The Jumping Jaguars avec le titre Knock Kneed Nellie From Knoxville. En octobre de cette même année, il tente l’aventure en solo et publie son premier 45 tours intitulé Football Rock.
Durant cette période faste, le compositeur signe également Plain Gold Ring, une ballade d’abord chantée par Lynn Hope avant d’être immortalisée dès 1958 par Nina Simone, puis redécouverte des décennies plus tard par la chanteuse Kimbra.
L’étincelle derrière le triomphe de Jerry Lee Lewis
L’année 1957 marque un tournant décisif dans l’héritage artistique du musicien. Jack Hammer imagine alors un morceau percutant et soumet sa maquette intitulée Great Balls of Fire à l’éditeur new-yorkais Paul Case. Séduit par l’énergie de la musique et l’accroche du titre, l’éditeur décide d’en confier la réécriture des paroles à Otis Blackwell tout en conservant l’ossature mélodique originale.
La chanson devient immédiatement un raz-de-marée mondial, propulsée au sommet par Jerry Lee Lewis grâce à son jeu de piano furieux. Ce chef-d’œuvre installe définitivement le nom de son auteur initial dans les annales du rock international.
En 1958, le créateur confirme sa réputation d’orfèvre du rythme. Il compose coup sur coup Peek-a-boo pour The Cadillacs, Sapphire pour Big Danny Oliver, High Signs pour The Diamonds, ainsi qu’un titre nommé Yakkity Yak pour The Coasters, distinct du tube homonyme enregistré par ces derniers.
L’aventure européenne et le règne du twist
Au début des années 1960, Jack Hammer décide de donner un nouveau souffle à sa carrière en traversant l’Atlantique. Il pose d’abord ses valises à Paris en 1961, puis s’installe en Belgique. Sur place, il conclut une alliance déterminante avec Albert Van Hoogten, le fondateur du label Ronnex Records.
Cette fructueuse collaboration débouche sur la signature de plus d’une dizaine de 45 tours. Doté d’une énergie scénique spectaculaire et d’une souplesse remarquable, le public belge le couronne rapidement du titre de « Twistin’ King ».
Le raz-de-marée de Kissin’ Twist
Écrit en collaboration avec Albert Van Hoogten sous leurs signatures respectives E. Burroughs et A. Vano, le 45 tours Kissin’ Twist rencontre un succès foudroyant. Le titre réussit à grimper à la troisième place des ventes en Belgique tout en perçant brillamment dans les hit-parades allemands, français et suédois.
Dès 1962, plusieurs pays adaptent ce tube instantané. Dany Fischer et les Gentlemen Twisters en proposent une déclinaison française, tandis que Fredy Brock und Seine Twist-Makers signent une version allemande sous le nom de Boogie-Woogie Twist.
Au cours de cette décennie euphorique, Jack Hammer exporte ses disques dans une dizaine de pays européens. Il démontre également l’étendue de ses talents vocaux en rejoignant temporairement le groupe mythique The Platters pour assurer la voix lead lors d’une tournée internationale d’un an.
Entre contre-culture, comédies musicales et théâtre
Loin de s’enfermer dans un registre unique, l’artiste explore sans cesse de nouveaux horizons créatifs. Dès 1960, il publie l’album conceptuel Rebellion, dans lequel il interprète et déclame des poèmes imprégnés de l’esprit de la Beat Generation.
Au fil des années, sa discographie s’enrichit d’albums variés qui témoignent de sa curiosité stylistique permanente :
- Rebellion – Jack Hammer Sings and Reads Songs and Poems of the Beat Generation (1960)
- The Twistin’ King (1963)
- Twistin’ and Sloppin’ (1965)
- Brave New World (1966)
En 1971, Jack Hammer s’établit en Angleterre. Proche de Jimi Hendrix, avec lequel il partage un appartement à Londres, il s’inspire directement de la trajectoire du guitariste pour rédiger la comédie musicale Electric God.
De retour aux États-Unis, il rejoint la prestigieuse troupe de la comédie musicale Bubbling Brown Sugar. Aux côtés de Vivian Reed, il se produit sur scène de février 1976 à décembre 1977 au sein de ce spectacle acclamé qui décroche un Tony Award.
Postérité, reprises cultes et précisions discographiques
L’influence des créations de Jack Hammer traverse les époques et touche des générations d’artistes inattendus. En 1984, le groupe britannique de synthpop Soft Cell revisite son morceau Down In The Subway sur l’album This Last Night in Sodom, offrant une seconde jeunesse à cette pépite méconnue.
La recherche biographique entourant l’artiste demande toutefois un regard attentif. Si sa date de naissance au 16 septembre 1925 reste couramment admise, certains documents historiques appellent à la prudence sur son exactitude chronologique.
De même, quelques confusions discographiques subsistent. Le single Black Widow Spider Woman, publié en 1959 sous le nom de Jack Hammer and the Pacers, est en réalité l’œuvre du chanteur David Hill. Plus tard, en 1978, la chanson This is my song parue sur le label Bellaphon correspond à un autre interprète sans aucun lien avec Earl Burroughs.
Compositeur d’instinct, danseur infatigable et parolier inspiré, Earl Solomon Burroughs a traversé l’âge d’or de la musique moderne avec une liberté totale. Si son nom n’a pas toujours brillé sur les pochettes autant que ceux de ses interprètes, son apport demeure gravé dans les fondations mêmes du rock mondial.





