François Hadji-Lazaro joue de la guitare acoustique dans un studio de musique en arrière-plan

François Hadji-Lazaro : l’histoire d’une figure libre et engagée du rock alternatif

Une silhouette colossale, un crâne totalement lisse et des bretelles en mètre-ruban : l’allure imposante de François Hadji-Lazaro a marqué plusieurs générations d’amateurs de musique. Né le 22 juin 1956 à Paris, ce fils de résistant déporté à Mauthausen s’est imposé dès les années 1980 comme une figure majeure de la scène musicale indépendante française. Disparu le 25 février 2023 à l’âge de 66 ans des suites d’une septicémie, il laisse derrière lui une œuvre protéiforme qui refuse obstinément les étiquettes et les compromis commerciaux.

Ce créateur hors norme a su allier la fureur électrique du punk-rock aux accents populaires de la chanson de bistrot et du musette d’antan. Autodidacte passionné, il a réinventé le paysage musical hexagonal en assumant pleinement son physique atypique. Il aimait d’ailleurs répéter qu’il préférait exploiter sa « gueule effroyable » sur toutes ses pochettes d’albums plutôt que de la cacher aux yeux du public.

De l’instituteur au virtuose tout-terrain

Avant de monter sur les planches, François Hadji-Lazaro exerce comme instituteur dans la capitale. Pourtant, la découverte de Bob Dylan au début des années 1970 bouleverse définitivement ses projets de carrière. Il quitte alors l’Éducation nationale pour jouer dans le métro parisien, armé d’un simple radiocassette, avant de rejoindre le groupe de folk Pénélope.

Le musicien se distingue rapidement par une curiosité instrumentale insatiable. Au fil du temps, il apprend à jouer d’une trentaine d’instruments traditionnels ou exotiques, de la vielle à roue à l’oud égyptien, en passant par le violon, l’accordéon chromatique, la mandoline et la cornemuse. François Hadji-Lazaro revendique une pratique décomplexée : il confie ainsi préférer manier modestement de nombreux instruments plutôt que de viser la virtuosité technique sur un seul. En studio, l’artiste associe d’ailleurs ces sonorités acoustiques ancestrales aux boîtes à rythmes et aux séquenceurs modernes.

Pigalle et Les Garçons Bouchers : le grand écart artistique

Pigalle, la poésie sombre du bitume

En 1982, le compositeur s’associe au bassiste Daniel Hennion pour former Pigalle. D’abord influencé par le folk-rock, le groupe adopte une formule novatrice mêlant chanson réaliste, rock alternatif, tango et rythmiques électroniques. La formation donne naissance à plusieurs disques marquants, dont Regards affligés sur la morne et pitoyable existence de Benjamin Tremblay, personnage falot mais ô combien attachant, orné d’un dessin de Jacques Tardi sur sa pochette.

À travers ce projet, François Hadji-Lazaro dépeint les marginaux et les atmosphères interlopes de la capitale. Le titre emblématique Dans la salle du bar-tabac de la rue des Martyrs, sorti en 1990, illustre parfaitement cet univers noir et poignant. Le chanteur révélera plus tard que ce bistrot malfamé n’existait pas réellement dans cette rue, un artifice délibéré pour ne pas exposer de vrais tenanciers face aux violences décrites dans le texte.

L’énergie explosive des Garçons Bouchers

Parallèlement à la mélancolie de Pigalle, l’artiste fonde en 1985 Les Garçons Bouchers aux côtés d’Eric Blitz et de Riton. Plus tard rejoints par le chanteur Pierrot Sapu et le saxophoniste Stef Gotkovski, ils insufflent une énergie punk féroce teintée de ska et d’autodérision festive. Le groupe enchaîne les albums énergiques et multiplie les succès populaires avec des morceaux provocateurs tels que La Bière ou La Lambada on n’aime pas ça !.

Leur esthétique radicale et leurs textes au second degré provoquent parfois des malentendus. En raison de leurs crânes rasés, des militants d’extrême droite tentent d’investir certains concerts. François Hadji-Lazaro, ancien membre des Jeunesses communistes fermement engagé à gauche, fait alors face sans détour, assurant le service d’ordre pour chasser les perturbateurs et défendre ses valeurs antifascistes.

Boucherie Productions : l’étendard de l’indépendance

Pour préserver sa liberté de création et sortir le premier 45 tours des Garçons Bouchers, le musicien fonde sa propre maison de disques en 1985. Boucherie Productions s’affirme rapidement comme une véritable locomotive pour la scène indépendante tricolore, loin des exigences formatées de l’industrie musicale traditionnelle.

Le label édite entre 100 et 150 albums et reçoit jusqu’à 1 200 maquettes par an. Cette structure pionnière permet l’éclosion de nombreux artistes devenus majeurs, parmi lesquels le groupe Mano Negra à ses débuts, Parabellum, Paris Combo ou encore la chanteuse Clarika. Malgré cette effervescence créative, des difficultés financières contraignent toutefois l’entreprise à fermer ses portes en 2001.

Une « gueule » marquante du cinéma français

Le charisme visuel de François Hadji-Lazaro ne tarde pas à attirer le septième art. À partir de 1987, il entame une carrière d’acteur singulière en participant à plus de vingt longs-métrages. Des réalisateurs renommés font appel à sa présence physique unique pour incarner des figures atypiques, inquiétantes ou tendres.

Le public le retrouve notamment dans les œuvres suivantes :

  • La Passion Béatrice de Bertrand Tavernier (1987), marquant ses débuts à l’écran ;
  • Germinal de Claude Berri (1993) ;
  • Dellamorte Dellamore de Michele Soavi (1994), où il tient le rôle marquant de Gnaghi ;
  • La Cité des enfants perdus de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro (1995), dans la peau du tueur cyclope ;
  • Le Pacte des loups de Christophe Gans (2001) et Astérix & Obélix : Mission Cléopâtre (2002).

En parallèle, il prête également son talent de compositeur au cinéma et à la télévision, signant plusieurs bandes originales de fictions au cours des années 1990.

Des terroirs au jeune public : une curiosité permanente

L’appétit artistique du chanteur se manifeste aussi à travers Los Carayos, combo roots fondé avec Manu Chao et Schultz de Parabellum, explorant la musique cajun et le folklore traditionnel. Plus tard, François Hadji-Lazaro s’illustre en solo en consacrant un disque aux écrits de Roland Topor, puis en composant des livres-disques à succès pour les enfants, à l’image des albums Pouët et Atchoum.

Cette capacité à faire dialoguer les genres populaires, l’intransigeance du punk et la tendresse de l’enfance témoigne d’un parcours exceptionnel. François Hadji-Lazaro laisse une empreinte indélébile dans le patrimoine musical français, incarnant pour toujours une liberté artistique totale et généreuse.


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