Le monde institutionnel français connaît parfois des tournants majeurs qui renouvellent ses pratiques. L’élection de Claire Thoury à la présidence du Conseil économique, social et environnemental (CESE) en mai 2026 symbolise une évolution remarquable de la troisième assemblée constitutionnelle du pays. Spécialiste reconnue de la participation citoyenne et des dynamiques démocratiques, elle apporte un regard forgé sur le terrain associatif et universitaire.
Cette désignation consacre une trajectoire entièrement dédiée à l’engagement collectif et à la recherche en sciences sociales. En franchissant les portes du Palais d’Iéna pour en prendre la direction, Claire Thoury ouvre un chapitre inédit pour la société civile organisée, traditionnellement cantonnée à un rôle consultatif plus discret.
Des bancs de l’université au militantisme pour la jeunesse
Née le 27 mai 1989 à Soissons, dans l’Aisne, la sociologue grandit dans le Sud de la France, près de Cavaillon. Fille d’une secrétaire médicale et d’un père actif dans le secteur du bâtiment, elle s’oriente très tôt vers des études universitaires littéraires et de communication. Après son baccalauréat obtenu en 2007, elle valide une licence puis un premier master à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, avant de décrocher un Master 2 en communication politique et sociale à l’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne.
Très impliquée dans la communauté étudiante, elle assume notamment la vice-présidence étudiante de la Sorbonne Nouvelle. Son intérêt pour l’action collective la conduit naturellement vers la recherche universitaire. En 2017, elle soutient ainsi une thèse de doctorat en sociologie consacrée à la construction identitaire et aux parcours politiques des étudiants au sein d’une société marquée par l’individualisation.
Son parcours professionnel s’ancre rapidement dans ces problématiques. Elle prend la direction générale d’Animafac, le réseau national regroupant plus de 4 000 associations étudiantes, structure qu’elle dynamise pendant plusieurs années. Parallèlement, elle met ses compétences au service de plusieurs instances publiques de réflexion, comme le Conseil d’orientation des politiques de jeunesse (COPJ) ou le comité de la Stratégie Nationale de l’Enseignement Supérieur.
La voix du monde associatif et l’expérience citoyenne
En avril 2021, à l’âge de 31 ans, la militante associative franchit un palier d’envergure en prenant la présidence du Mouvement associatif. À la tête de ce vaste réseau fédérant près de 700 000 structures à travers l’Hexagone, elle n’hésite pas à monter au créneau pour défendre le modèle économique associatif et préserver les libertés publiques du secteur. Elle participe également activement à la coordination du Pacte du pouvoir de vivre aux côtés de nombreux syndicats et organisations non gouvernementales.
Cette expérience conduit Claire Thoury à siéger au CESE dès mai 2021 au titre du groupe associatif. Durant cette mandature, elle préside la commission temporaire consacrée à la participation démocratique et rédige des avis remarqués sur la jeunesse. Son rôle devient particulièrement visible lorsqu’elle prend les rênes du comité de gouvernance de la Convention citoyenne sur la fin de vie organisée entre 2022 et 2023.
Durant plusieurs mois de débats intenses, elle guide avec rigueur 184 citoyens tirés au sort à travers des délibérations complexes et sensibles. Cette méthode délibérative confirme sa conviction profonde : la démocratie gagne en solidité lorsque les citoyens confrontent leurs divergences plutôt que de rechercher des compromis superficiels.
Une élection historique au Palais d’Iéna
Le renouvellement du CESE en mai 2026 marque l’aboutissement de cette dynamique institutionnelle. Lors de la séance d’installation de la mandature 2026-2031, les 175 conseillers fraîchement désignés doivent élire leur nouveau président pour succéder à Thierry Beaudet. Deux visions s’opposent alors lors d’un scrutin très disputé.
La responsable associative affronte Dominique Carlac’h, ancienne vice-présidente du Medef soutenue par la majorité des organisations patronales et professionnelles. Au terme du vote à bulletins secrets, Claire Thoury remporte l’élection avec 97 voix contre 74 suffrages pour sa concurrente. Cette victoire historique rassemble une large coalition composée des syndicats de salariés, des associations environnementales et sociales, ainsi que des acteurs de l’économie sociale et solidaire.
À 36 ans, elle devient la première femme et la première personnalité issue directement du monde associatif à présider la troisième assemblée de la République. Dès son discours d’investiture, elle annonce vouloir enclencher un nouvel élan pour rapprocher le conseil des préoccupations concrètes des Français et intervenir en temps réel dans les débats législatifs.
Recherche, transmission et engagement mutualiste
Loin de limiter son action aux seules tribunes institutionnelles, cette figure de l’économie sociale et solidaire maintient une activité académique et intellectuelle soutenue. Elle enseigne notamment à l’École normale supérieure dans le cadre d’une chaire de pratique dédiée à la participation citoyenne et à la démocratie.
Son expertise l’amène également à collaborer au sein du Crédit Mutuel Alliance Fédérale, intégrant l’Institut Mutualiste pour l’Environnement et la Solidarité aux côtés d’une équipe animée par Laurent Berger. Dans ce cadre, elle analyse les transformations de la gouvernance et les critères de responsabilité sociale des entreprises.
Ses réflexions théoriques irriguent régulièrement des revues spécialisées et des tribunes de presse. Ses écrits explorent notamment la transition vers une société plus politisée et la nécessité de renouveler le continuum de l’engagement citoyen face à la montée des tensions démocratiques.
Les défis d’une institution sous tension budgétaire et politique
La tâche qui attend la nouvelle présidente s’annonce toutefois complexe dans un climat politique polarisé. Le Conseil économique, social et environnemental fait régulièrement l’objet de critiques portant sur sa réelle utilité, son manque de visibilité auprès du grand public ou encore le coût de son fonctionnement.
Certaines formations politiques de droite et d’extrême droite réclament régulièrement sa disparition pure et simple, à l’image des initiatives législatives de suppression déposées au Parlement au nom de la rigueur budgétaire. La Cour des comptes et la commission des Finances de l’Assemblée nationale maintiennent également une vigilance étroite sur ses dépenses.
Face à ces attaques, les défenseurs du Palais d’Iéna rappellent que l’institution ne pèse qu’environ 0,006 % des dépenses publiques de l’État. Sous la présidence précédente, son budget a d’ailleurs diminué de 44 à 34 millions d’euros malgré le contexte inflationniste.
Pour Claire Thoury, la survie et la légitimité du CESE reposent sur sa capacité à incarner un lieu d’écoute exigeant, capable d’éclairer les choix politiques majeurs grâce à la participation active de toutes les composantes de la nation.






