Pour comprendre les soubresauts de la vie politique outre-Atlantique, Laurence Nardon s’impose comme l’une des voix les plus écoutées du paysage intellectuel français. À la tête du programme Amériques de l’Institut français des relations internationales, cette chercheuse décortique depuis plusieurs décennies les mutations profondes d’une superpuissance tiraillée entre ses tentations hégémoniques et ses crises démocratiques internes.
Son travail dépasse la simple analyse de l’actualité électorale. En croisant histoire des idées, sociologie des classes populaires et enjeux de sécurité stratégique, la politologue propose une grille de lecture globale pour saisir les paradoxes des États-Unis contemporains.
Des satellites de renseignement aux arcanes de Washington
Avant de devenir une commentatrice reconnue de la vie politique américaine, la chercheuse de l’Ifri s’est formée à l’analyse stratégique par le prisme de la technologie militaire. Diplômée de Sciences Po Paris et de l’Université du Kent, elle soutient en 1999 une thèse de doctorat remarquée à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne sur l’observation spatiale comme instrument de pouvoir dans les relations internationales.
Ce parcours académique rigoureux la conduit ensuite aux États-Unis à l’automne 2000 en tant que boursière Fulbright à l’Université George Washington. Elle poursuit son immersion américaine en occupant le poste de chercheuse invitée au prestigieux Center for Strategic and International Studies (CSIS) entre 2001 et 2003, une expérience qui ancre durablement sa compréhension du processus décisionnel à Washington.
De retour en France, après un passage par l’EHESS, Laurence Nardon prend la direction du pôle d’études dédié à l’Amérique du Nord à l’Ifri, devenu le programme Amériques. Elle y pilote la recherche, anime des groupes de réflexion et édite notamment la série de publications académiques Potomac Papers.
Décrypter les fractures sociales et l’essor du trumpisme
Dans ses analyses, l’experte en politique américaine met en lumière la rupture économique intervenue dans les années 1980. Elle rappelle ainsi que le modèle redistributif issu du New Deal a progressivement cédé la place à une dérégulation néolibérale sous la présidence de Ronald Reagan. Toutefois, l’onde de choc de la crise des subprimes en 2008 a brutalement révélé les limites de ce dogme économique, laissant de larges pans de la population dans une grande précarité.
Cette analyse socio-économique éclaire directement l’avènement du phénomène Donald Trump. Selon ses travaux, le milliardaire républicain a su capter la colère d’un électorat populaire blanc fragilisé par la désindustrialisation et le sentiment d’abandon face à la mondialisation.
- Rupture du consensus économique hérité des années 1930 à 1960
- Montée des inégalités territoriales et creusement des clivages culturels
- Choix d’une figure providentielle par les classes moyennes déclassées
- Polarisation partisane extrême touchant les institutions fédérales
À travers des ouvrages pédagogiques comme Les États-Unis de Trump en 100 questions, la politologue s’attache à déconstruire les mythes électoraux pour donner à voir les réalités du pays profond.
La diplomatie transatlantique face aux rivalités mondiales
Les recherches menées par Laurence Nardon examinent également les ressorts complexes de la relation franco-américaine. Elle souligne que les frictions régulières entre Paris et Washington ne relèvent pas seulement d’intérêts divergents, mais de deux conceptions universalistes concurrentes nées au XVIIIe siècle. Tandis que la France défend son modèle intellectuel et son indépendance stratégique, Washington s’agace parfois de ce qu’elle perçoit comme une prétention diplomatique disproportionnée.
Sur le plan géopolitique global, l’experte décrit un leadership américain soumis à une triple pression internationale : la montée en puissance de la Chine, la résurgence agressive de la Russie et les menaces asymétriques. Néanmoins, elle rappelle que la puissance des États-Unis repose sur des piliers solides et résilients.
Dans son ouvrage Géopolitique de la puissance américaine, elle démontre que le pays conserve une prépondérance déterminante grâce à la suprématie du dollar, sa puissance militaire technologique, son attractivité culturelle et l’efficacité des sanctions juridiques extraterritoriales. Face à ces dynamiques, elle invite régulièrement les capitales européennes à développer une véritable autonomie de pensée stratégique sans attendre les arbitrages internes du Congrès américain.
Pédagogie, transmission et questions de société
Soucieuse de rendre la science politique accessible au grand public, la spécialiste des États-Unis diversifie ses canaux de transmission. Elle intervient régulièrement dans la presse écrite, enseigne à Sciences Po Paris et commente l’actualité internationale sur les plateaux de télévision ou sur les antennes de radio nationale.
Elle s’est également emparée des formats numériques pour moderniser l’analyse géopolitique. Depuis 2019, elle coanime le podcast hebdomadaire « New Deal », coproduit par l’Ifri avec Slate et la lettre d’information TTSO, un rendez-vous qui décortique les coulisses de la démocratie américaine avec clarté et vivacité.
Parallèlement à ses chroniques diplomatiques, Laurence Nardon explore les mutations sociétales des États-Unis. Ses écrits traitent ainsi de sujets variés tels que les ravages sanitaires de la crise des opioïdes, les débats autour de la régulation des plateformes numériques ou encore les contrastes moraux du pays. Elle relève par exemple que l’acceptation de la gestation pour autrui y demeure très large, alors même que la question du droit à l’avortement déchire passionnément la société.
En articulant la rigueur de la recherche académique et l’art de la synthèse médiatique, ses analyses offrent des clés indispensables pour appréhender l’avenir d’une démocratie américaine dont les choix continueront d’influer sur l’équilibre du monde.






