Comprendre les déchirements du Moyen-Orient exige une grande rigueur méthodologique et une connaissance intime des dynamiques de terrain. Dans ce paysage complexe, Myriam Benraad s’est imposée comme l’une des voix majeures pour décrypter les crises irakiennes et les mutations des mouvements insurrectionnels. Ses travaux croisent la science politique, l’histoire contemporaine et l’analyse des passions collectives, offrant ainsi une grille de lecture singulière sur les conflits armés.
Depuis plus de deux décennies, la politologue explore les ressorts profonds de la violence politique. Elle s’intéresse particulièrement aux traumatismes nés de l’interventionnisme étranger et aux idéologies radicales. Son parcours associe une recherche académique exigeante à une vaste expérience de terrain et de conseil stratégique international.
Une formation d’excellence au cœur des fractures irakiennes
Née à Marseille en mars 1981, Myriam Benraad s’oriente très tôt vers les sciences sociales et l’étude du monde arabe. Diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris en 2002, elle approfondit ses recherches au sein du programme Monde musulman. Elle prépare ensuite une thèse de doctorat soutenue sous la direction de Gilles Kepel en janvier 2011.
Son travail doctoral porte sur l’expérience collective des populations arabes sunnites en Irak face à l’occupation américaine entre 2003 et 2009. Elle y analyse la désagrégation du tissu social, la perte de statut des élites traditionnelles et l’émergence de nouveaux clivages communautaires. Cette recherche fondatrice éclaire les mécanismes qui ont nourri la révolte armée contre les forces de la coalition et le gouvernement central de Bagdad.
Par la suite, la chercheuse en sciences politiques rejoint plusieurs centres de recherche de premier plan. Elle collabore longuement avec le Centre de recherches internationales (CERI) à Paris, puis devient chercheuse associée à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) à Aix-en-Provence ainsi qu’à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).
Comprendre la tragédie sunnite et la genèse de Daech
L’expertise de Myriam Benraad repose sur une observation précoce des recompositions jihadistes. Dès la fin de l’année 2006, ses publications scientifiques ont documenté l’essor de l’État islamique d’Irak, identifiant l’acteur central des futures métamorphoses du terrorisme mondial. Elle démontre que ce phénomène n’est pas né d’un vide soudain, mais d’une sédimentation de rancœurs politiques et d’humiliations institutionnelles.
L’universitaire française s’attache à déconstruire les grilles de lecture simplistes qui réduisent les tensions régionales à des haines ancestrales. Selon ses analyses, la marginalisation politique des sunnites après la chute de Saddam Hussein a constitué le terreau fertile de l’insurrection. Les purges administratives et la dissolution de l’armée irakienne ont précipité des pans entiers de la population dans les bras des groupes radicaux.
Dans ses ouvrages consacrés à la propagande de Daech, elle mène une déconstruction minutieuse de la propagande jihadiste. Elle montre que les discours de l’organisation exploitent une rhétorique binaire opposant la pureté fantasmée à la corruption moderne. L’idéologie jihadiste se nourrit ainsi d’une crise profonde de la modernité et des représentations identitaires plutôt que d’un simple affrontement religieux.
De l’analyse académique aux cénacles institutionnels
Parallèlement à ses recherches, Myriam Benraad met ses compétences au service d’organisations internationales et d’institutions publiques. Elle débute des activités de consultance dès 2003, apportant son expertise sur la stabilisation du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Entre 2008 et 2009, elle intervient comme analyste pour l’initiative MENA au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), travaillant sur les programmes de reconstruction irakiens.
De 2010 à 2012, l’experte conseille la Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat au sein de la Banque européenne d’investissement. Elle participe activement aux réflexions économiques du Partenariat de Deauville, mis en place pour accompagner les transitions démocratiques dans le monde arabe. Ses missions l’amènent également à collaborer avec la Banque mondiale, le Conseil de l’Europe et le Service européen pour l’action extérieure.
En France, son éclairage est régulièrement sollicité par les décideurs politiques. Le 3 avril 2019, elle est ainsi auditionnée par la Commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat sur les enjeux de reconstruction en Irak. Elle conseille également le ministère des Armées sur l’évaluation des menaces sécuritaires régionales.
La sociologie des émotions : penser la vengeance et la colère géopolitique
Au fil de son parcours, la spécialiste du Moyen-Orient élargit son champ théorique en mobilisant la sociologie des émotions. Elle s’intéresse à l’impact des ressentiments, de l’humiliation et de la soif de justice dans le déclenchement des insurrections. Pour structurer cette approche novatrice, elle fonde un réseau interdisciplinaire d’études sur la vengeance ainsi que l’Institut Delphes.
Cette démarche conceptuelle permet de relire les cycles de violence à travers les logiques de représailles et de dettes de sang. Dans ses travaux, la politologue décrit comment les traumatismes non résolus alimentent de nouveaux conflits armés. La colère devient alors un moteur puissant des recompositions géopolitiques contemporaines, visible tant au Moyen-Orient que dans les crises démocratiques occidentales.
Sur le plan pédagogique, Myriam Benraad transmet ces méthodes d’analyse au sein de plusieurs universités internationales. Après avoir dirigé le programme d’études sur la paix et le développement à l’Université de Limerick en Irlande, elle enseigne les relations internationales à l’Institut libre d’étude des relations internationales (ILERI) et à l’Université internationale Schiller à Paris, avant d’être nommée professeure honoraire à l’Université d’Exeter.
Une œuvre éditoriale abondante face aux mutations sécuritaires
La bibliographie de Myriam Benraad témoigne d’un souci constant de vulgarisation et de profondeur d’analyse. En 2015, son livre Irak, la revanche de l’Histoire est retenu comme finaliste du Prix Brienne du Livre de Géopolitique, soulignant la pertinence de ses thèses sur l’engrenage confessionnel. Elle publie également plusieurs synthèses destinées à déconstruire les stéréotypes sur la région.
Ses écrits les plus marquants abordent les transformations successives du phénomène terroriste et les équilibres régionaux :
- Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Vendémiaire, 2015)
- L’État islamique pris aux mots (Armand Colin, 2017)
- Géopolitique de la colère : de la globalisation heureuse au grand courroux (Le Cavalier Bleu, 2020)
- Terrorisme : les affres de la vengeance (Le Cavalier Bleu, 2021)
- L’État islamique est-il défait ? (CNRS Éditions, 2023)
- Mécanique des conflits : cycles de violence et résolution (Le Cavalier Bleu, 2024)
Dans son essai paru en 2023, elle invite à interroger la réalité de la défaite territoriale proclamée de Daech. Elle rappelle que la disparition du califat physique ne signifie pas l’éradication de sa doctrine, qui s’adapte sous des formes clandestines et décentralisées.
Débat public et engagement contre le cyberharcèlement
Présente régulièrement dans les médias nationaux et internationaux, la chercheuse intervient sur les plateaux de télévision, les stations de radio et dans les colonnes de revues spécialisées. Cette exposition médiatique sur des sujets particulièrement sensibles l’a toutefois confrontée à des dérives violentes dans l’espace numérique.
Face aux attaques subies par les universitaires, elle a publiquement dénoncé l’inaction publique face aux cyberpsychopathes et aux campagnes de haine en ligne. Elle alerte régulièrement sur l’impact psychologique de ces intimidations qui menacent la liberté de recherche et la sérénité du débat démocratique.
En croisant l’histoire politique, l’analyse stratégique et l’étude des affects humains, Myriam Benraad offre des clés indispensables pour appréhender les crises moyen-orientales contemporaines. Ses travaux rappellent avec force que la résolution durable des conflits ne saurait faire l’économie d’une écoute attentive des mémoires blessées et des sentiments d’injustice.






