Comprendre l’Iran moderne exige de dépasser les grilles de lecture simplistes qui opposent théocratie rigide et aspirations démocratiques. Les travaux de Bernard Hourcade éclairent cette complexité depuis plus d’un demi-siècle en combinant observation de terrain, sociologie spatiale et analyse géopolitique rigoureuse.
En privilégiant l’étude des dynamiques urbaines, des cartes électorales et des structures territoriales, le géographe français a renouvelé en profondeur le regard académique sur la République islamique. Son parcours singulier témoigne d’un engagement constant pour la recherche scientifique au Moyen-Orient.
Des vallées pyrénéennes aux reliefs de l’Elbourz
Né en 1946 et originaire du Béarn, le futur chercheur effectue sa scolarité à Pau avant de poursuivre des études supérieures d’histoire et de géographie à Bordeaux. Très tôt passionné par le milieu montagnard, il décroche l’agrégation de géographie en 1969 puis enseigne brièvement au lycée Champollion de Grenoble.
Son itinéraire prend un tournant décisif lors de son service national en coopération, réalisé comme professeur à l’Institut Français de Téhéran entre 1970 et 1972. Cette première immersion suscite une vocation scientifique durable pour les territoires iraniens.
De retour en France, il prend la direction du laboratoire d’études montagnardes à l’Université de Pau tout en rédigeant sa thèse de doctorat. Soutenu en 1975 sous la direction de Xavier de Planhol, son travail doctoral consacré à la haute vallée du Djâdj-e Roud pose les bases méthodologiques de ses recherches futures sur les interactions entre sociétés montagnardes et espaces urbains.
Observer la Révolution de l’intérieur : les années de l’IFRI
En 1978, Bernard Hourcade prend la tête de l’Institut Français de Recherche en Iran (IFRI), une responsabilité qu’il assume jusqu’en 1993. Résident permanent à Téhéran au cours des premières années de son mandat, il observe aux premières loges l’effondrement de la monarchie pahlavie et l’instauration de la République islamique.
Cette présence continue sur le terrain lui permet de collecter des données empiriques précieuses dans un contexte politique en pleine mutation. Malgré les tensions diplomatiques et la guerre Iran-Irak, il préserve les coopérations universitaires franco-iraniennes avec constance.
Après son installation en France en 1983, l’universitaire et iranologue continue de diriger l’institut à distance en effectuant de multiples séjours scientifiques chaque année. Son action assure la pérennité des échanges intellectuels bilatéraux jusqu’à la réouverture complète de la structure sur place au début des années 1990.
Fonder le pôle de recherche sur le Monde iranien au CNRS
Intégré au CNRS au début des années 1980, le chercheur gravit tous les échelons du corps académique jusqu’au grade de directeur de recherche de classe exceptionnelle. En 1993, il fonde l’équipe de recherche « Monde Iranien », une unité mixte associant le CNRS, la Sorbonne Nouvelle, l’INALCO et l’EPHE.
Sous sa direction active jusqu’en 2003, ce laboratoire devient l’un des centres majeurs de l’iranologie européenne contemporaine. Il y forme de nombreux doctorants dont les thèses explorent les transformations de l’espace public, l’intégration des quartiers populaires ou la place des femmes dans les métropoles.
Nommé directeur de recherche émérite au sein du CeRMI (Centre de recherche sur le Monde iranien), Bernard Hourcade poursuit ses travaux d’analyse spatiale et ses enseignements universitaires à Paris. Son approche privilégie toujours l’exploitation minutieuse des recensements nationaux et des cartographies détaillées.
Une lecture spatiale et sociologique de l’Iran contemporain
Loin des analyses superficielles réduisant le pays à un bloc monolithique, le spécialiste de l’Iran met en lumière l’extrême hétérogénéité culturelle et politique de la population. Selon ses analyses, les promesses originelles de liberté et d’indépendance de 1979 demeurent vivaces dans la société civile, bien que le pouvoir clérical ait confisqué les institutions.
Ses études urbaines démontrent comment l’agglomération de Téhéran s’est transformée en un gigantesque laboratoire de modernité sociale. L’aménagement des banlieues, la scolarisation massive et l’émergence de classes moyennes provinciales recomposent en permanence les équilibres territoriaux.
Ces mutations se reflètent dans les dynamiques locales des villes moyennes comme Tabriz, Mashhad, Shiraz ou Rasht. L’analyse des consultations électorales révèle des disparités géographiques marquées lors des scrutins, infirmant l’idée d’un électorat uniforme et passif face aux consignes officielles.
Cartographier les dynamiques territoriales
Pour rendre intelligibles ces phénomènes complexes, Bernard Hourcade développe des outils numériques pionniers de géographie électorale et sociale :
- Le programme Irancarto, plateforme documentaire offrant des centaines de cartes thématiques sur l’évolution démographique et économique du pays ;
- Le projet CartOrient, destiné à modéliser spatialement les résultats des différentes élections présidentielles et législatives depuis 1980 ;
- Plusieurs atlas de référence récompensés en France comme en Iran pour leur précision statistique et méthodologique.
Nationalisme, appareil d’État et géopolitique régionale
Dans ses analyses stratégiques, l’universitaire insiste sur la primauté de la continuité étatique par rapport au seul dogme religieux. Face aux crises existentielles majeures, les dirigeants iraniens privilégient la défense des intérêts nationaux historiques et le sentiment patriotique partagé par les citoyens.
Cette rationalité politique a notamment guidé les négociations diplomatiques sur le dossier nucléaire en 2003 puis en 2015. L’État iranien cherche avant tout à garantir sa survie institutionnelle et sa reconnaissance comme puissance régionale incontournable.
Sur le plan sécuritaire, Bernard Hourcade souligne que Téhéran a développé une doctrine de défense asymétrique éprouvée. L’investissement dans les vecteurs balistiques et les drones répond à la nécessité de dissuader d’éventuelles frappes conventionnelles extérieures.
De plus, l’appareil d’État anticipe de longue date les risques de déstabilisation politique ou de vacance du pouvoir. Les mécanismes institutionnels prévus pour désigner le Guide suprême visent à assurer la continuité du régime politique lors des périodes de transition délicates.
Un corpus bibliographique majeur
La production scientifique de Bernard Hourcade s’étend sur plusieurs décennies et rassemble des ouvrages de référence traduits et cités internationalement. Ses publications majeures dressent un panorama complet des mutations iraniennes :
- Téhéran capitale bicentenaire (1992, avec Chahryar Adle), première étude d’envergure sur l’histoire urbaine de la capitale ;
- Atlas d’Iran (1998), panorama spatial couronné par le prix de la recherche de l’année à Téhéran ;
- L’Iran. Nouvelles identités d’une république (2002), synthèse sur les recompositions identitaires post-révolutionnaires ;
- L’Iran au XXe siècle : entre nationalisme, islam et mondialisation (2003/2007, avec Jean-Pierre Digard et Yann Richard) ;
- Atlas de Téhéran métropole (2005, avec Mohsen Habibi), analyse monumentale de l’urbanisation contemporaine ;
- un volume de référence sur la géopolitique iranienne (2010/2016), décryptant les ambitions régionales et les blocages internes du pays ;
- Atlas des élections présidentielles en république islamique d’Iran (1980-2017) (2020/2021).
Ses travaux cumulent aujourd’hui plus d’un millier de citations académiques dans la littérature scientifique internationale.
Reconnaissance et engagements académiques
Membre actif de nombreuses sociétés savantes dont la Societas Iranologica Europaea et l’Association pour l’Avancement des Études Iraniennes, il siège également au conseil scientifique de revues spécialisées comme Orient XXI et la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée.
Ses pairs ont salué son apport scientifique par plusieurs distinctions honorifiques, parmi lesquelles l’Ordre National du Mérite en 1991 et le prix Brunet de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il conserve par ailleurs un lien profond avec ses racines pyrénéennes à travers son attachement associatif au pastoralisme et à l’alpinisme en vallée d’Ossau.
En articulant géographie de terrain, rigueur statistique et analyse des temps longs, Bernard Hourcade a bâti une œuvre indispensable pour décoder les paradoxes de la nation iranienne. Ses travaux rappellent que la trajectoire géopolitique du Moyen-Orient dépend autant des mutations silencieuses de ses sociétés urbaines que des décisions de ses gouvernants.






