Dans l’imaginaire collectif français, le monde de la grande enquête criminelle est longtemps resté un bastion exclusivement masculin. Pourtant, Martine Monteil a brisé un à un les plafonds de verre de la police judiciaire, marquant durablement l’histoire des institutions républicaines. En gravissant tous les échelons du mythique 36, quai des Orfèvres, cette enquêtrice hors pair a dirigé les dossiers les plus sensibles de la fin du XXe siècle.
Son parcours illustre une révolution silencieuse au cœur des services d’enquête. De la lutte contre le proxénétisme à la traque des tueurs en série, Martine Monteil a su conjuguer présence directe sur le terrain, rigueur d’interrogatoire et autorité naturelle. Portrait d’une femme d’action qui a redéfini le rôle des grands flics en France.
Des racines familiales aux bancs de l’école de police
L’héritage d’une lignée policière
Née Martine Marcelle Feugas le 15 janvier 1950 à Vincennes, la future préfète baigne dès l’enfance dans la culture policière. Son grand-père a servi comme gardien de la paix à la préfecture de police, tandis que son père, Robert Feugas, officiait comme inspecteur divisionnaire à l’antigang au Quai des Orfèvres. Sa mère, issue d’une famille d’immigrés polonais venue travailler dans le secteur agricole de l’Aisne, veille sur le foyer.
Durant sa jeunesse au sein d’un établissement non mixte, elle pratique activement de nombreux sports, de la natation au ski en passant par la voile. Bien qu’elle envisage un temps de devenir professeure d’éducation physique ou hôtesse de l’air, le droit finit par capter son attention.
Une formation pionnière à Saint-Cyr-au-Mont-d’Or
Après l’obtention d’une maîtrise en droit à l’université Paris II Panthéon-Assas et d’un diplôme de l’Institut de criminologie, elle effectue une courte incursion professionnelle dans un service juridique privé. Cependant, l’appel du terrain la rattrape rapidement. En 1976, elle franchit avec succès les épreuves de sélection de l’École nationale supérieure de la police.
Son intégration s’inscrit dans un moment charnière. Elle appartient à la deuxième promotion seulement à accueillir des femmes, comptant huit candidates sur une centaine d’élèves. Durant sa scolarité, elle fait la connaissance de Jocelyn Monteil, son futur époux, qui réalisera lui aussi une brillante carrière administrative au sein de la police.
Au cœur du 36, quai des Orfèvres : une carrière aux avant-postes
« ` 1978 : Débuts opérationnels en brigade territoriale 1979 : Commissariat de Saint-Thomas-d’Aquin (« shérif de Saint-Germain ») 1982 : Section stupéfiants de la Brigade des stups 1989 : Direction de la Brigade de répression du proxénétisme (BRP) 1994 : Direction de la Brigade de répression du banditisme (BRB) 1996 : Direction de la Brigade criminelle (« la Crim’ ») 2002 : Directrice régionale de la PJ parisienne 2004 : Directrice centrale de la Police judiciaire (DCPJ) « `
Des commissariats parisiens aux brigades centrales
À sa sortie d’école, la jeune commissaire fait ses premières armes comme chef de section au sein de la 4e brigade territoriale. Elle prend ensuite la tête du commissariat du quartier Saint-Thomas-d’Aquin dans le 7e arrondissement de Paris. Son énergie et sa visibilité lui valent alors le surnom affectueux de « shérif de Saint-Germain ».
Dès 1977, lors d’un stage marquant, elle n’hésite pas à servir elle-même d’appât dans des parkings souterrains pour neutraliser un dangereux agresseur en série. Par la suite, promue au grade de commissaire principal, l’ancienne haute fonctionnaire de police rejoint la brigade des stupéfiants où elle multiplie les démantèlements de filières d’héroïne et participe notamment à une perquisition médiatisée chez l’écrivaine Françoise Sagan.
Du proxénétisme au grand banditisme
En 1989, elle devient la première femme à diriger la Brigade de répression du proxénétisme, la fameuse Mondaine. Elle s’illustre particulièrement en 1992 par l’arrestation de Fernande Grudet, dite « Madame Claude ». Cette dernière tentait de reconstituer clandestinement son luxueux réseau de call-girls sous une fausse identité.
Dans la foulée, Martine Monteil prend les commandes de la Brigade de répression du banditisme en 1994. Elle s’attaque aux figures majeures du milieu parisien et participe à la capture de criminels endurcis, dont d’anciens complices de Jacques Mesrine, consolidant ainsi son respect au sein de l’institution.
Les grandes affaires criminelles sous la direction de Martine Monteil
La traque sans relâche de Guy Georges
Nommée à la tête de la Brigade criminelle en 1996, la commissaire divisionnaire hérite du dossier le plus lourd de l’époque : la série de meurtres de jeunes femmes dans l’est de la capitale. Entre 1996 et 1998, elle coordonne activement les différentes équipes de la Crim’ pour relier des scènes de crime isolées.
La traque aboutit finalement en mars 1998 grâce aux premières utilisations du fichier génétique pour confondre le suspect. L’arrestation de Guy Georges met un terme à une psychose de plusieurs années et consacre l’importance moderne des preuves scientifiques dans l’enquête judiciaire.
L’onde de choc de l’accident du pont de l’Alma
Dans la nuit du 30 au 31 août 1997, le décès tragique de la princesse Diana sous le pont de l’Alma projette la brigade criminelle sous les projecteurs des médias du monde entier. Martine Monteil prend la direction immédiate des investigations techniques.
Face aux nombreuses théories du complot, ses équipes établissent avec méthode la responsabilité de la vitesse excessive et l’état d’ébriété du conducteur. La rigueur de sa gestion de crise amène le magazine américain Time à la qualifier de « Mlle Maigret », soulignant son sang-froid internationalement salué.
Terrorisme et enquêtes sensibles
L’exercice à la Crim’ confronte également les enquêteurs à la violence politique aveugle. En décembre 1996, l’attentat à la bombe dans le train du RER B à la gare de Port-Royal fait quatre morts et de nombreux blessés. Elle qualifiera cette scène dévastée de « pire souvenir » de sa vie professionnelle.
Sous sa conduite, la brigade arrête également Mamadou Traoré, auteur d’agressions d’une rare sauvagerie. À chaque étape, la méthode reste identique : analyse méticuleuse des indices, protection des scellés et cohésion absolue des groupes d’enquêteurs.
Méthode de travail, style opérationnel et vision du métier
L’art du terrain et la psychologie d’interrogatoire
Contrairement à certains hauts fonctionnaires cantonnés aux bureaux, l’ex-patronne de la PJ a bâti son autorité sur les perquisitions matinales à l’aube et les planques nocturnes. Pour obtenir des aveux décisifs, elle privilégie une profonde écoute psychologique des suspects plutôt que la brutalité.
Elle défend vigoureusement ses effectifs devant la haute administration en échange d’une loyauté et d’une réactivité sans faille. Cette présence continue auprès de ses hommes lui permet d’imposer naturellement son commandement dans un corps autrefois sceptique envers les femmes.
Féminité assumée et regard critique sur l’institution
Refusant d’adopter des postures d’emprunt masculines, elle assume ses tailleurs élégants tout en conservant une grande fermeté tactique. Elle incite régulièrement des femmes équilibrées et déterminées à intégrer les services actifs pour transformer les mentalités.
Cependant, Martine Monteil n’a pas épargné l’institution lors de ses prises de parole. Elle a souvent déploré le manque d’écoute de la hiérarchie face à la maternité de ses agentes, tout en critiquant la judiciarisation excessive et l’alourdissement des formalités de procédure qui brident le travail d’investigation moderne.
Des sommets de la hiérarchie à la postérité
À la tête de la police judiciaire nationale
En 2002, elle est nommée directrice régionale de la police judiciaire de Paris par Nicolas Sarkozy, devenant ainsi la première femme directrice de la police judiciaire au 36, quai des Orfèvres. Deux ans plus tard, elle prend les rênes de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ).
À ce poste stratégique, elle supervise près de 5 000 agents sur tout le territoire et gère un budget opérationnel d’envergure. En 2008, elle quitte la police active après sa nomination comme préfète de la zone de défense de Paris, fonction qu’elle exerce avec rigueur jusqu’à sa retraite en 2013.
Livres, écrans et mémoire policière
Son parcours a inspiré le grand public à travers plusieurs œuvres notables :
- Son livre autobiographique Flic, tout simplement, publié en 2008 avec Franck Hériot ;
- Le téléfilm éponyme diffusé sur France 2 en 2016, où Mathilde Seigner incarne son personnage ;
- Le documentaire télévisé Femme flic au-dessus de tout soupçon réalisé en 2013 ;
- Des entretiens patrimoniaux approfondis diffusés par France Culture et l’Institut national de l’audiovisuel.
L’ancienne directrice centrale de la police judiciaire a d’ailleurs été choisie pour parrainer la 74e promotion de commissaires de police. Cet hommage inédit pour une personnalité vivante consacre son rôle de modèle pour les nouvelles générations d’officiers.
En ouvrant la voie au plus haut niveau de la hiérarchie policière, Martine Monteil a profondément transformé la place des femmes dans l’action judiciaire. Son héritage demeure aujourd’hui un repère fondamental pour les futures vocations de la sécurité publique.






